Dernière mise à jour 20/03/2019

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Les feuilles mortes

Mabesonne_LM_25-11-11.jpgCette photo a été prise depuis mon balcon, ce matin. On peut y voir des élèves en survêtement bleu de l’école primaire qui jouxte notre appartement. Comme c’est la coutume au Japon, tous les élèves sont chargés de ramasser les feuilles des arbres qui tombent dans la cour, chaque automne, sous la surveillance passive des instituteurs comme celui que l’on en aperçoit, par exemple, en haut à gauche.

Les élèves ont la charge, aussi, de la majorité des taches de ménage à l’intérieur des écoles. En « temps normal », cette façon de responsabiliser les enfants, de leur apprendre très tôt les règles de la vie en groupe, cette « discipline » qui caractérise le système scolaire japonais ne me dérange pas, au contraire. Mais cette année, qui peut ignorer que les circonstances sont différentes ?

J’ai souvent mesuré les radiations au sol dans cette cour : entre 0,19 et 0,24 uSv/h [1] soit près du double de la limite internationale, avec des points très élevés, comme sous la gouttière du gymnase (en haut à droite sur la photo) : 0,52 uSv/h ! De plus, les feuilles ont absorbé tout le césium depuis le printemps dernier, et les gamins ramassent ça à mains nues, en respirant toutes les poussières.

Le pire, c’était le nettoyage de la piscine découverte de l’école, en juin dernier. Tous les élèves ont du vider l’eau de pluie avec toutes ses boues accumulées pendant des mois, pour passer ensuite une semaine à frotter le fond de la piscine au balais-brosse, sans même porter de masque. Toutes les pluies radioactives du mois de mars étaient là, concentrées dans cette piscine pleine d’enfants, devant ma fenêtre.

Le pire, c’est que cette façon de faire « comme si de rien était » est délibérée, au moins de la part du Ministère de l’éducation japonais. Ces « taches ménagères » sont très dangereuses pour la santé des enfants, tout le monde le sait, mais le fait de les maintenir telles quelles évite de parler de la situation, évite donc d’« élever la conscience » des enfants et des parents… « Éviter de faire des vagues » fait partie de la culture japonaise, oui, mais là, cela contribue juste à « noyer ses propres enfants ».

Au moins cette année, il aurait été assez simple que les directeurs d’écoles annoncent aux élèves, de façon calme, quelque chose comme ceci :

« Mes chers élèves, vous le savez, un accident s’est produit dans une centrale nucléaire du département de Fukushima, à 230 km d’ici. Les adultes, parfois, ne sont pas assez modestes, et font des erreurs avec la science et la technologie. En tant qu’adulte, j’en suis vraiment désolé. Maintenant, dans beaucoup de départements, de minuscules « microbes » invisibles, appelés les « radionucléides », sont retombés du ciel. Ici aussi à Nagano. Donc, cette année, pour vous éviter de respirer ces radionucléides, vous n’aurez pas à nettoyer la piscine, ni à ramasser les feuilles mortes. C’est nous, les adultes, qui le ferons pour vous. »

Mais voilà, un tel discours de vérité, prépare une génération de citoyens responsables et avertis. Si, dans dix ans, tous les jeunes adultes japonais deviennent conscients qu’ils sont une génération sacrifiée sur l’autel du lobby nucléaire, alors, le gouvernement a perdu la bataille. L’arrêt immédiat du nucléaire devient une cause essentielle, partagée viscéralement par tous les jeunes.

Alors, on préfère « noyer le poisson » dans les écoles, en attendant que les enfants ne se noient eux-mêmes dans un océan de maladies …

Parents d’élèves du Japon, c’est le moment d’oser parler !

Notes :

[1] uSv/h = microsieverts/h ; mSv/h = millisieverts/h


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Laurent Mabesoone

Auteur: Laurent Mabesoone

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