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De la révélation à l’amplification

C’est déjà un lieu commun : la triple crise – sanitaire, économique et sociale – que traverse la planète depuis le début de l’année 2020 a puissamment révélé l’ampleur des inégalités partout dans le monde.

On savait bien sûr qu’elles existaient, elles étaient pertinemment dénoncées par des chercheurs et des journalistes non complaisants, par les citoyens restés éveillés. Pourtant, on s’accommodait de cette situation, on espérait des jours meilleurs pour les plus démunis, on faisait mine de croire à la « théorie du ruissellement’ dont ces derniers allaient bien finir par profiter un jour. Il est une évidence : on ne voulait pas voir l’extrême profondeur des inégalités sociales ni à quel point des pans entiers de nos sociétés étaient particulièrement fragiles face aux multiples risques de l’existence. La révélation est frappante dans les discours des gouvernants depuis quelques semaines, du moins en Europe. Les faits que l’on voulaient ignorés jusque-là sont devenus contraignants : « Ils » promettent de mieux « s’occuper du peuple » désormais. Il faut alors interroger ce soudain revirement, se demander si le « redémarrage de l’économie » ne va pas, au contraire, aggraver encore les inégalités que la pandémie et le confinement ont du reste déjà passablement amplifier.

La pandémie du Coronavirus est riche d’enseignements quant à l’inégalité des risques encourus par les individus. Si l’âge joue bien sûr un rôle aggravant dans l’exposition à l’épidémie, les conditions de vie et d’emploi jouent dramatiquement leur rôle elles aussi. Les données de l’Insee pour la Seine-Saint-Denis sont particulièrement éclairantes : elles montrent que ce département, dont la population est plus jeune que la moyenne, présente pourtant un record de surmortalité : on y a enregistré, entre le 1er mars et le 27 avril, 130 % de décès de plus que pour la même période de 2019. Cette même population connaît aussi un taux de pauvreté élevé et une forte proportion de travailleurs qui, prenant tous les jours les transports en commun, exercent des métiers dits, depuis le début de la crise sanitaire, « de première ligne ». Et, l’on sait qu’il existe des liens évidents entre pauvreté, conditions de vie médiocres et mauvaises conditions d’emploi. Ainsi, certains métiers exposent davantage au risque d’être touché par le Covid-19. Cependant, il semble qu’en France l’on ne s’empresse pas de rechercher vraiment, statistiques à l’appui, ce type de causalités pertinentes. Il faut donc traverser la Manche.

L’équivalent britannique de l’Insee, l’Office for National Statistics (ONS), a exploité les données de mortalité par le Coronavirus sous l’angle socioprofessionnel. L’une de ses études analyse les 2 500 décès concernés intervenus entre le 9 mars et le 20 avril dans la population en âge de travailler (20-64 ans) en Angleterre et au Pays de Galles. Les plus forts taux de surmortalité concernent d’abord les travailleurs des métiers du soin à la personne (hors travailleurs de la santé suivis des chauffeurs de taxi et de bus, des chefs cuisiniers et des assistants de vente au détail ; autrement dit, ceux que l’ONS nomme les « key workers », les « travailleurs essentiels ». les emplois des key workers sont aussi, constate l’ONS, ceux qui sont les moins bien payés, qui présentent les conditions de travail les plus difficiles et les statuts les plus précaires. Ces conditions socio-économiques sont de surcroît en cause dans la prévalence élevée de comorbidités (diabète, hypertension…), dont la présence accroît le risque de décès en cas d’exposition au Covid-19. En France, un rapport du député Dominique Libault présenté en mars 2019), a souligné combien les salaires de ces plus de 830 000 travailleuses (en équivalent temps plein) du « care » étaient bas et leurs conditions de travail particulièrement difficiles. Leur taux d’accidents du travail et de maladies professionnelles est trois fois plus élevé que dans les autres professions !

Il est encore trop tôt pour mesurer pleinement les dégâts sociaux occasionnés par la pandémie elle-même et le confinement qui en a découlé. Ils sont d’ores-et-déjà très inquiétants. Ils frappent d’abord les plus vulnérables de nos congénères. Le financement du chômage partiel n’aura qu’un temps, des plans de licenciements déjà sont annoncés. Et, les millions de « précaires » fabriqués par plusieurs décennies de déréglementation du marché de l’emploi et, plus récemment, par la casse du code du travail sont sans revenus depuis le début du confinement. Partout dans nos villes les « queues alimentaires » se sont dramatiquement allongées au fil des deux mois de confinement et perdureront encore longtemps. Les dégâts seraient pire encore si des solidarités de proximité ne s’étaient mises en place pour pallier les nombreuses défaillances des pouvoirs publics dans les « zones sensibles » et ailleurs. Là aussi la Seine-Saint-Denis est exemplaire, plus positivement cette fois  : de nombreux citoyens fort modestes se sont organisés dans le département le plus pauvre de France afin de venir en aide à de plus pauvres qu’eux. Il est peut-être là le vrai ruissellement ! Et, il ne vient pas d’en-haut. C’est que le néolibéralisme à l’œuvre depuis plus de trente ans, aggravé par l’avènement du macronisme, n’a pas fait que fragiliser le monde du travail. Il a laminé, à petit feu, les conditions de vie, d’habitat ou de transport des populations vivant dans les quartiers et les banlieues les moins favorisées. On ne pousse pas impunément au délitement d’une société.

L’économie va repartir. Et, bien sûr, les vieux réflexes sont toujours là, la menace de la sanction envers ceux qui ne rentreraient pas sagement dans le rang de la reprise reste à portée de la main. A l’hôpital, les gestionnaires ont fébrilement repris leurs tableaux de chiffres comme si rien ne devait changer. La prime de mille euros promise par Jupiter en mars à tous les soignants ne leur a toujours pas été versée. Il paraît que l’on a du mal à en rédiger le décret. Finalement, il n’y avait pas que les applaudissements qui étaient gratuits ! Qui peut alors sérieusement croire que le pouvoir en place dans ce pays, qui plus est tellement centralisé, pourrait avoir la capacité ou l’envie de changer le sort des humbles. On entend bien en « haut-lieu’ qu’ils retournent courageusement au charbon pour une nouvelle Croissance funestement basée sur le recours au tout-numérique gros de la fracture sociale du même nom. Cependant, le vent de nouvelles révoltes au loin se fait sentir…


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Yann Fiévet

Author: Yann Fiévet

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