Dernière mise à jour 28/06/2017

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Fukushima : soyons rassuré-e-s, nos institutions veillent !

microeffect_radionuclide.jpgAlors que la situation à la centrale nucléaire est loin d’être sous contrôle, l’exemple de Fukushima illustre malheureusement à merveille le rôle des institutions internationales dans la gestion des activités et accidents nucléaires.

Le 11 mars 2011, vingt cinq ans après l’accident nucléaire industriel de Tchernobyl (26/04/1986), soixante-six ans après les bombardements nucléaires des villes de Hiroshima (06/08/1945) puis Nagasaki (09/08/1945), la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi devait faire face à ce qui se révélera vraisemblablement comme le plus grave accident nucléaire de notre histoire : un tremblement de terre de magnitude 9 sur l’échelle de Richter puis le tsunami qui s’en est ensuivi ont endommagé directement les installations de la centrale à un point tel que les cœurs de trois réacteurs ont fondu, plusieurs explosions ont eu lieu, ajoutant ainsi aux considérables  dégâts physiques immédiats du tremblement de terre et du tsunami (18 000 morts et disparus) le fléau de l’exposition à des retombées radioactives.

Dans un accident industriel "classique", l’on connaît assez rapidement les conséquences matérielles et humaines et l’on peut, quand on en a les moyens et la volonté politique, prendre les mesures adéquates pour trouver et honorer les morts, soigner les blessés, réparer les dégâts et indemniser les victimes. La situation est tout autre dans le cas d’un accident nucléaire : si la radioactivité peut faire des dégâts immédiats, son pouvoir de nuisance réside surtout dans ses effets à plus long terme. Or, quel que soit le pays, et compte tenu du rôle prédominant des institutions internationales dans les questions nucléaires du fait des liens et accords internationaux existants, les intérêts industriels et politiques prennent la main pour encadrer la gestion de la situation et de la "communication".

Après Hiroshima, Nagasaki, Tchernobyl et Fukushima, comme lors de multiples accidents et incidents ayant échappé au pire, ainsi que lors des multiples essais et interventions militaires impliquant des armes atomiques, les conséquences ont été quasi systématiquement minimisées, voire occultées. Ce fut le cas pour Tchernobyl, c’est aujourd’hui le cas pour Fukushima. Au fil des décennies, et encore aujourd’hui, les résultats de recherches sérieuses, quand elles existent, sont retenues ou non dans les analyses officielles selon qu’elles servent ou non les intérêts défendus par le lobby industrialo-institutionnel pronucléaire, par ailleurs soucieux de maintenir la paix sociale et de préserver les intérêts économiques des investisseurs.

Des scientifiques indépendants de ces institutions - quelque brillants qu’ils soient - se trouvent écartés, discrédités, stigmatisés, au lieu d’être considérés et intégrés dans les instances de réflexion pour la gestion de crise, la planification industrielle et sanitaire mais aussi la réglementation. Pire, des stratégies de communication spécifiques sont mises en œuvre par des institutions pourtant sensées œuvrer pour le bien commun. 

C’est le cas actuellement avec le programme récemment mis en place au Japon sous l’égide des Nations Unies, le Fukushima Global Communication Programme ou FGC (Progamme de Communication global de Fukushima). Présenté comme une initiative majeure de l’UNU-IAS (United Nations University Institute for the Advanced Study of Sustainability, ou Institut pour l’étude avancée de la soutenabilité de l’Université des Nations Unies), avec le soutien financier du gouvernement japonais, il se donne trois objectifs principaux:

  1. rassembler et synthétiser les informations, conduire des recherches, en particulier pour le bilan de ce qui s’est passé et les enseignements à en tirer pour l’avenir; on considère que, s’il y a eu une période de flou pour l’industrie nucléaire, de nombreux pays continuent d’exploiter des réacteurs nucléaires et à en construire. Il faut donc comprendre pour prévenir. À aucun moment, semble-t-il, l’on envisage que la gravité du désastre de Fukushima, après tant d’autres accidents et incidents, pourrait induire de reconsidérer le choix du nucléaire.
  2. créer des réseaux et favoriser les collaborations entre les experts japonais et internationaux. Ceci inclut des collaborations avec des conseillers spéciaux, d’autres instituts onusiens ainsi que des institutions de recherche de pointe au niveau international. Des conférences d’experts éminents seront organisées, ainsi que des conférences annuelles rassemblant des acteurs académiques clés et des praticiens, pour partager leurs connaissances et expériences.
  3. communiquer les informations et partager les résultats de recherche au niveau international; à cette fin, le FGC travaillera en étroite collaboration avec l’Office de communication de l’UNU dont la mission inclut la production de documentaires, le développement de sites et portails internet, la traduction de connaissances et la réalisation de ressources pédagogiques, le recours aux réseaux sociaux, la médiation scientifique, le site internet de l’UNU et le webzine de l’UNU. Le projet est supposé utiliser pleinement des réseaux sociaux comme Facebook, Youtube et Twitter. Les résultats de recherche seront présentés en différents formats pour des publics différents.  Basé sur la position, l’expérience et les ressources de l’UNU-IAS, il sera conçu comme une plateforme de communication d’excellence entre le Japon et le reste du monde pour partager l’expérience de Fukushima et prévenir tout nouvel accident de cet ordre.

Un chercheur-enseignant en science politique à l’Université de Waseda attaché à l’UNU, Christopher Hobson, explique très bien l’esprit de cet institut dans un article publié dans le Japan Times du 07/02/2014, "Lessons for fixing Fukushima".

Christopher Hobson affirme que

"les mesures pour réduire la radioactivité à des niveaux scientifiquement acceptables n’auront que peu d’efficacité si les gens ne croient pas qu’ils peuvent vivre en sécurité; les gens ont besoin de pouvoir faire confiance à ce qu’on leur dit".

Il poursuit :

"Reconstruire cette confiance est une tâche bien plus difficile que de reconstruire des infrastructures, pour laquelle il n’y a pas de solution toute prête. C’est aussi quelque chose que l’on ne peut pas sous-traiter. Cela prend du temps, il faut des efforts et de l’engagement, cela exige de la transparence de la part du gouvernement, son autorité de régulation et de Tepco. Par exemple, l’annonce assez rude qu’a faite le Premier Ministre Shinzo Abe au monde entier, lors de sa campagne pour les Jeux Olympiques, selon laquelle l’accident nucléaire serait "sous contrôle" est précisément l’opposé d’une approche mesurée et honnête, nécessaire pour contribuer à restaurer la confiance."

Selon Christopher Hobson,

"les défis auxquels le Japon est confronté sont certainement particuliers du fait de la combinaison sans précédent entre désastres naturel et technologique, mais il y a beaucoup d’expériences dont le Japon peut encore apprendre".

Il apparaît que

"la leçon la plus fondamentale que l’on a tiré des précédents accidents nucléaires à Tchernobyl et Three Mile Island est que les conséquences les plus importantes sont sociales et psychologiques. Sachant cela, il faut faire des efforts bien plus importants pour faire face aux retombées mentales et sociales de Fukushima."

Il poursuit :

"Du fait que les sommes d’argent et les efforts considérables consacrés à la décontamination n’ont pas suffi à convaincre les anciens habitants qu’il pourraient revenir en toute sécurité, il serait approprié de commencer à investir bien davantage dans des infrastructures sociales et la construction de réseaux de soutien aux personnes touchées."

Il s’appuie ensuite sur l’exemple de l’Allemagne et le processus démocratique exemplaire qui a conduit à la décision d’arrêter le nucléaire pour mieux en conclure que cette décision pourrait ne pas être la meilleure pour le Japon, en affirmant que le débat est actuellement polarisé sur les camps anti- et pro-nucléaires. Il estime nécessaire d’organiser un véritable dialogue entre ces positions radicalement opposées pour prendre en compte les spécificités historiques, géographiques, économiques et culturelles du Japon ainsi que les exigences du changement climatique.

Il exprime enfin ce qui est et sera probablement la ligne directrice du FGC :

"Trois ans plus tard, la plupart des défis majeurs auxquels le Japon est encore confronté ne sont pas l’évacuation des déchets ou la reconstruction des infrastructures mais ils sont d’ordre social, pour restaurer la confiance et le sentiment de sécurité et de bien-être des populations affectées."

Mais peut-on objectivement être rassuré-e si l’on s’informe un peu ?

Il apparaît en effet évident que, après que l’ampleur du désastre ait été minimisée et des informations que Tepco et le gouvernement détenaient aient été occultées, la situation est loin d’être sous contrôle.

Plus de trois ans après la catastrophe initiale, Tepco ne parvient pas à contrôler la circulation et la contamination d’importants volumes d’eaux souterraines qui viennent se polluer autour des réacteurs. L’entreprise vient d’annoncer la révision à venir de son projet de mur de glace prévu pour stopper le flux souterrain des eaux contaminées.

Les essais de systèmes de décontamination de l’eau puisée dans le sol avant qu’elle n’atteigne les réacteurs n’ont pas fait leurs preuves pour parvenir à décontaminer l’eau et ne rejeter dans l’océan que de l’eau dont l’essentiel de la radioactivité aurait été retiré; les coopératives de pêcheurs, dont on espère une coopération compréhensive, attendent des précisions de Tepco avant de donner leur aval, après le dernier essai en date, au rejet des eaux dans l’Océan Pacifique, par crainte de la réaction des consommateurs. Mais, quoi qu’il en soit, le dispositif de pompage - en amont des bâtiments - et dérivation vers l’océan ne diminue pas le volume des eaux souterraines qui affluent dans le sous-sol des bâtiments de la centrale (400 tonnes supplémentaires par jour) et se mélangent avec  les eaux fortement contaminées. Au cours des trois derniers mois, ce sont 25 000 tonnes d’eau contaminée au tritium (estimation à 700 millions de becquerels) après filtrage qui auraient été déversées dans l’Océan Pacifique.

Par ailleurs, aucune information n’est communiquée sur la localisation des coriums (combustibles fondus de 3 réacteurs), extrêmement radioactifs, qui font peser un risque d’explosion et de contamination gigantesque, d’autant plus dangereux que le réacteur n°3 fonctionnait partiellement au MOX (assemblage de plutonium et d’uranium appauvri). Les conséquences sanitaires, génétiques et sociales du désastre de Fukushima sont encore largement inconnues puisque les effets pernicieux des radionucléides se développent au fil du temps et la durée de nuisance pour la vie de certains isotopes atteint des centaines de milliers d’années.

Cependant, des études médicales, biologiques et sociales attestent d’effets déjà patents. Les autorités de la préfecture de Fukushima viennent par ailleurs de constater des cas de cancers de la thyroïde avérés ou suspectés chez 104 enfants. Un mal souvent dû à l’exposition à des rayonnements ionisants, un chiffre bien plus élevé que l’occurrence habituelle.

Soyons rassuré-e-s, nos institutions veillent … à organiser la propagande !

Informations en lien avec cet article 

« Corium : c’est le mot tabou de Tepco. Pourquoi l’entreprise responsable de la plus grande catastrophe nucléaire au monde n’en parle jamais ? Tout simplement parce que c’est la matière la plus dangereuse jamais créée par l’homme, une sorte de magma incontrôlable et ingérable, aux conséquences incommensurables. »
  • Fukushima : « Notre vie, désormais, c’est de creuser notre tombe », Cécile Asanuma-Brice et Thierry Ribault, 22/05/2013

  • "The 2nd Fukushima Collective Evacuation Trial", Conférence de presse avec Toshio Yanagihara,  avocat pour le groupe du procès collectif sur l’évacuation de Fukushima et Katsumi Hasegawa, membre du groupe de plaignants (août 2014)
  • Le maire de Futaba et l’avocat de « Fukushima Collective evacuation trial » ont demandé l’aide du conseil des droits de l’homme des Nations Unies, 28/07/2013
  • Fukushima: A Demonic Chain Reaction (by Kevin Kamps), Fukushima, une réaction en chaîne démoniaque - Vidéo (30 mn) sous-titrée en français.
    Kevin Kamps, spécialiste de la gestion et du transport de déchets nucléaires de haut niveau pour l’organisation "Beyond Nuclear" (Au-delà du nucléaire), résume les principaux risques, accidents et incidents dans l’industrie nucléaire depuis son émergence, le "projet Manhattan" et la course à la bombe nucléaire - qui sera larguée sur Hiroshima et Nagasaki. Il fait un parallèle entre les différents accidents aux Etats Unis et au Japon, qui sont très similaires. Il évoque l’implication des Etats Unis dans le développement du nucléaire au Japon après guerre, avec le programme "Atoms for Peace" (Des atomes pour la paix) lancé par Eisenhower en 1953 et la participation de la CIA, ainsi que la dissimulation d’informations sur les atteintes à la sécurité dans l’industrie nucléaire et les fréquents conflits d’intérêts entre régulateurs et industriels.
    En exergue : "On en peut pas changer le passé mais on peut changer l’avenir, pour leurs enfants, pour les nôtres."


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Véronique Gallais

Auteur: Véronique Gallais

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Commentaires (2)

VG VG ·  29 août 2014, 15h14

Application de la stratégie GFC ou pas, cette vidéo est faite pour montrer l'attractivité de Fukushima, ici relayée par un site canadien : "Fukushima shows the world they are ‘Happy’" ... http://www.vancouverdesi.com/news/a...

VG VG ·  27 avril 2016, 11h40

Une vidéo édifiante (8 mn) : Sur le Projet ETHOS, interview de Michel Fernex (2012)

Présentation :

Le projet ETHOS propulsé par CEPN, association fondée par EDF, CEA, Areva(Cogema) en collaboration avec l’Europe a eu lieu en Ukraine et en Biélorussie entre 1996 et 2001. Ce projet a été coordonné par Jacques Lochard, directeur de CEPN et Gilles Hériard-Dubreuil, directeur de Mutadis Consultant.
Un autre projet ETHOS à la japonaise est en train de débarquer sur le Japon ce mois avec le 3e séminaire/Dialogue organisé par CIPR et CEPN.
Mais qu’est-ce que c’est le projet ETHOS en réalité?
Michel Fernex y répond.
28 juin 2012

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