Dernière mise à jour 19/11/2017

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Talon de fer

Les amateurs de bonne littérature qui délaissent les histoires à l’eau de rose pour leur préférer celles permettant d’entrevoir l’essentiel du monde qui les entoure auront reconnu d’emblée le titre du fameux livre de Jack London publié en 1907. A préférer le rose du monde on a tendance à ne voir le célèbre écrivain américain que comme l’auteur de « Croc blanc » ou de « L’appel de la forêt ».

De fameux livres que certes petits et grands doivent continuer d’admirer en ces temps où l’homme ravage la nature comme jamais. Pourtant, London a aussi dépeint le noir du monde. Avec « Talon de fer » il est même prémonitoire. Il y perçoit ce à quoi va conduire l’écrasante domination du capital sur le travail. Voilà bien un roman que le capitalisme aujourd’hui mondialisé honore au centuple par sa prétention à vouloir transformer en marchandise la moindre parcelle des sociétés humaines.

Le monde a positivement changé depuis que Jack London a ausculté le capitalisme industriel nous diront les fanatiques défenseurs du Progrès espérant peut-être ainsi nous détourner d’une lecture potentiellement subversive. Nombre d’évènements dramatiques relatés par l’auteur, évènements frappant durement les Ouvriers de l’époque, se sont certes raréfiés tout au long du XXème siècle. Du temps de London l’industrie est en pleine ascension, les entreprises de ce secteur embauchent toujours plus d’ouvriers, le plus souvent issus des campagnes, sans tradition syndicale et par conséquent livrés à un autoritarisme patronal presque sans bornes. Dans un tel contexte les accidents industriels font de mortels ravages. Le fait que depuis lors le capitalisme soit devenu, dans les pays développés, moins directement mortifère ne doit pas faire illusion. La loi d’airain du capital reste presque toujours inflexible, seules ses conséquences pour les salariés ont changé de forme ou se sont étendues bien au-delà de la sphère du travail. La destruction brutale physique des travailleurs a, par exemple, laissé la place à leur lente destruction morale à mesure que se développait le management d’entreprise. On imagine Jack London lâché hier au sein de France Télécom ou aujourd’hui dans les espaces de travail de La Poste ou de la SNCF !

Au cours du siècle dernier, les travailleurs en s’organisant purent faire reculer leurs patrons, des lois les protégeant relativement furent arrachées, souvent de haute lutte. Cependant, pour pouvoir lutter il faut connaître ou à tout le moins réussir à identifier avec précision son adversaire. Dans le capitalisme industriel les ouvriers connaissaient l’adversaire. Certes, ce rapprochement de façade était parfois à double tranchant, comme dans le cas du paternalisme de Michelin ou de Schneider en France. Le capitalisme d’aujourd’hui est quelque part devenu insaisissable. Il est aux mains des actionnaires. Jamais les salariés ne les côtoient vraiment. Pire, ces actionnaires sont souvent très éloignés des lieux de la production matérielle. Que dire quand il s’agit de fonds de pension étrangers, voire carrément de fonds vautours ? Contre qui lutter désormais ? Le capital financier a définitivement supplanté le capital industriel et commercial. Jack London, aussi inquiet fut-il, ne pouvait imaginer complètement ce que le capitalisme nous donne à voir aujourd’hui. Les économistes libéraux les plus purs considèrent que les managers empêchent la libération totale du capital, le pouvoir des firmes doit donc revenir entièrement aux actionnaires. Ils ont merveilleusement été entendus. Chacun a en tête de nombreux exemples de plans de « licenciements boursiers ». D’une certaine manière, toute proportion gardée, les managers comptent aussi parmi les victimes du capital. Enfin, la plus belle prouesse du capitalisme de ce début de XXIème siècle tient en ceci : les chômeurs, les licenciés de fraîche date et les salariés menacés de l’être prochainement sont incités à devenir entrepreneurs. Ils seront exploiteurs de leur propre force de travail, dédouanant du même coup les possesseurs du capital. Au passage ils tuent en eux-mêmes le peu d’esprit de révolte qui pouvait leur rester. Vive l’ubérisation.

Et la classe politique d’obéir sagement au capital fait ogre. La réforme du code du travail en France n’est rien d’autre que cela. On impose dix vaccins obligatoires pour gonfler encore le capital de « big pharma ». On cède à la pression des lobbies en se refusant d’interdire les pesticides « tueurs d’abeilles » ou le terrible Roundup portés par des firmes monstrueuses. Comme Jack London se régalerait des contorsions de Nicolas Hulot pour tenter de faire avancer un peu la cause écologique ! Enfin, pour le cas où demain des citoyens se piquaient de vouloir se révolter contre la barbarie montante, le capital trouvera dans la « loi de sécurité intérieure » l’arsenal nécessaire au maintien de la bonne marche des affaires. Nous découvrirons alors qu’Emmanuel Macron cachait un talon de fer dans sa botte de velours.


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Yann Fiévet

Auteur: Yann Fiévet

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