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La transition autoritaire

Après une décen­nie de déve­lop­pe­ment exa­cerbé du dis­cours sécu­ri­taire, nourri en France par des gou­ver­ne­ments de colo­ra­tions dif­fé­ren­tes, le moment est venu de pas­ser à l’étape sui­vante, celle du recueil des fruits géné­reux du nou­veau gou­ver­ne­ment des citoyens par l’ins­tru­men­ta­tion de la peur savam­ment ins­til­lée aux tré­fonds des esprits les moins cri­ti­ques. Après les semailles sécu­ri­tai­res voici enfin, pour la Droite débar­ras­sée de tout état d’âme, le temps de la mois­son auto­ri­taire.

Le sen­ti­ment d’insé­cu­rité est aujourd’hui le point cen­tral du débat poli­ti­que. Là se situe l’ori­gine d’une dérive qui pour­rait s’avé­rer fatale. Ce pro­ces­sus repose entiè­re­ment sur la con­fu­sion abon­dam­ment entre­te­nue et ins­tru­men­ta­li­sée entre insé­cu­rité, phé­no­mène rela­ti­ve­ment objec­tif car obser­va­ble, et sen­ti­ment d’insé­cu­rité, phé­no­mène essen­tiel­le­ment sub­jec­tif. Les hom­mes poli­ti­ques, en par­ti­cu­lier les élus locaux, n’ont que peu de prise sur l’insé­cu­rité qui très sou­vent se carac­té­rise par de sim­ples inci­vi­li­tés mais ils peu­vent agir en revan­che avec pro­fit élec­to­ral sur le sen­ti­ment d’insé­cu­rité en sus­ci­tant de mul­ti­ples peurs. Ils ne s’en sont pas pri­vés, à gau­che comme à droite. Le lien entre inci­vi­li­tés et sen­ti­ment d’insé­cu­rité s’est fina­le­ment imposé dans tout débat poli­ti­que ou média­ti­que. Dans ce con­texte dra­ma­ti­que­ment irres­pon­sa­ble, la classe poli­ti­que a poussé sur le devant de la scène une cohorte dis­pa­rate d’enne­mis de l’inté­rieur dési­gnés à « l’opi­nion » comme les vrais res­pon­sa­bles du déli­te­ment du tissu social et de l’inté­grité répu­bli­caine. Ainsi, la figure de l’ordre inté­rieur a fini par se réduire à la guerre con­tre les fran­ges dan­ge­reu­ses que repré­sen­tent les ban­lieues hon­teu­se­ment livrées à leur dérive, les jeu­nes de « la racaille », les clan­des­tins ayant l’outre­cui­dance de ne pas atten­dre patiem­ment d’être choi­sis, l’ultra-gau­che pai­si­ble­ment ras­sem­blée autour d’une « bizarre » épi­ce­rie du pla­teau de Mil­le­va­ches…

Face à de si nom­breux enne­mis, il faut agir promp­te­ment et sans fai­blesse. La pos­ture sécu­ri­taire ne suf­fit plus. Elle va se muer en pos­ture auto­ri­taire. L’usage que « l’appa­reil » pénal fait de l’ensem­ble des pos­si­bi­li­tés répres­si­ves que lui offre la loi en est la preuve. Le nom­bre de gar­des à vue n’a jamais été aussi élevé : 578 000 per­son­nes, rési­dant en France et âgées de plus de 13 ans, ont été pla­cées dans cette incon­for­ta­ble situa­tion en 2008. Le nom­bre impres­sion­nant d’incri­mi­na­tions pour outrage à agent de la force publi­que con­naît lui aussi une crois­sance expo­nen­tielle. Les pré­lè­ve­ments d’ADN sont deve­nus mon­naie cou­rante dans les milieux mili­tants, qu’il s’agisse des fau­cheurs de maïs trans­gé­ni­ques ou de jeu­nes « anti-Otan », sans oublier les étu­diants. La caté­go­rie de « délin­quant » s’est par­ti­cu­liè­re­ment éten­due, grâce au déploie­ment du filet pénal rendu pos­si­ble par la levée d’inhi­bi­tion que le « 11 Sep­tem­bre » a cons­ti­tué dans l’esca­lade des poli­ti­ques de sécu­rité. La logi­que du ris­que, déve­lop­pée par Nico­las Sar­kozy et ses plus fer­vents lieu­te­nants, ne s’inté­resse plus seu­le­ment aux délin­quants, mais à tous les pré­su­més délin­quants, tous venant gon­fler les innom­bra­bles fichiers infor­ma­ti­ques deve­nus incon­trô­la­bles. La loi sur la réten­tion de sûreté qui vise à main­te­nir enfer­més des cri­mi­nels ayant purgé leur peine mais con­si­dé­rés comme « poten­tiel­le­ment dan­ge­reux », est l’une des plus for­tes illus­tra­tions de la tran­si­tion auto­ri­taire. Tout ce fatras répres­sif est placé sous les aus­pi­ces de la sécu­rité pro­mue pre­mier des droits. Telle est la racine de la dérive liber­ti­cide.

Le pire est alors pré­vi­si­ble. Notre minis­tre de l’Inté­rieur pré­pare dis­crè­te­ment un texte fondé sur un pro­jet de loi signé du Pre­mier minis­tre et du minis­tre de la Défense, prêt depuis le mois d’octo­bre 2008. Il s’agit de la loi 1216 de pro­gram­ma­tion mili­taire pour la période 2009-2014 : un texte pres­que ano­din s’il ne pré­voyait, dans son arti­cle 5, de redé­fi­nir tout ce qui tou­che à la sécu­rité inté­rieure. Une fois la loi votée, le texte « secret » de MAM auto­ri­sera la publi­ca­tion de divers décrets per­met­tant de pour­sui­vre, entre autres, les mili­tants éco­lo­gis­tes et asso­cia­tifs lors­que, par leurs actions, écrits ou pro­pos, ils met­tront en cause « les inté­rêts de l’État ». Ces inté­rêts com­pren­draient notam­ment ce qui con­cerne les cen­tra­les, les trans­ports et le sto­ckage des déchets nucléai­res, mais éga­le­ment les implan­ta­tions indus­triel­les clas­sées « Seveso ». Ce texte aurait aussi comme con­sé­quence d’aggra­ver les pei­nes encou­rues par les fau­cheurs d’OGM, car il per­met­trait de pour­sui­vre les indi­vi­dus et les asso­cia­tions met­tant en cause les inté­rêts éco­no­mi­ques stra­té­gi­ques du pays.

La tran­si­tion auto­ri­taire n’est par défi­ni­tion qu’un pas­sage vers un autre état sus­cep­ti­ble d’être plus ter­ri­ble encore. En com­bat­tre les mani­fes­ta­tions est un devoir.  En com­pren­dre les raci­nes est une néces­sité. Oppo­ser à cette vision du monde mor­ti­fère la pers­pec­tive glo­bale d’une autre manière de « faire société » est un impé­ra­tif absolu. « Ceux qui aban­don­nent une liberté essen­tielle pour une sécu­rité minime et tem­po­raire ne méri­tent ni la liberté, ni la sécu­rité », disait Ben­ja­min Frank­lin. Comme il par­lait d’or ! Sau­rons-nous nous pro­té­ger des ora­ges annon­cés ? Aurons-nous la force de nous débar­ras­ser des hom­mes et des fem­mes de pou­voir qui, par un rabou­gris­se­ment de la pen­sée poli­ti­que, se désho­no­rent et nous désho­no­rent tout à la fois ? Hélas, il sem­ble que pour l’heure beau­coup « d’hon­nê­tes citoyens » choi­sis­sent la valse-hési­ta­tion !


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Yann Fiévet

Author: Yann Fiévet

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Comments (4)

Anne-F Anne-F ·  27 June 2009, 12h04

à lire sur ce sujet: http://www.poli­­­tis.fr/arti­­­cle7307.h…

” Au nom de la sécu­­­rité natio­­­nale, le décret en pré­­­pa­­­ra­­­tion per­­­met­­­trait donc de pla­­­cer sous la pro­­­tec­­­tion de cette der­­­nière tou­­­tes les actions et infor­­­ma­­­tions liées, par exem­­­ple, à l’envi­­­ron­­­ne­­­ment et aux infra­s­­truc­­­tu­­­res con­­­tes­­­tées par les asso­­­cia­­­tions de pro­­­tec­­­teurs de la nature et les orga­­­ni­­­sa­­­tions éco­­­lo­­­gis­­­tes. De la même façon, tout ce qui con­­­cerne le chan­­­ge­­­ment cli­­­ma­­­ti­­­que pourra entrer dans les infor­­­ma­­­tions clas­­­si­­­fiées inter­­­di­­­tes de divul­­­ga­­­tion. Clas­­­si­­­fi­­­ca­­­tion qui, d’une part, sera bien entendu à la dis­­­cré­­­tion sou­­­ve­­­raine du gou­­­ver­­­ne­­­ment en place et qui, d’autre part, sera oppo­­­sa­­­ble à la fois aux mili­­­tants, aux asso­­­cia­­­tions et aux juges d’ins­­­truc­­­tion. S’ils exis­­­tent encore.

Les éco­­­los ne sont bien sûr pas les seuls visés:ce texte à tout faire per­­­met­­­trait de pour­­­sui­­­vre tous les agis­­­se­­­ments « déviants ».

Les élus se disent las­­­sés des remi­­­ses en cause de per­­­mis de cons­­­truire ou des tra­­­cés de rou­­­tes. Depuis plu­­­sieurs années, les asso­­­cia­­­tions de mai­­­res deman­­­dent au gou­­­ver­­­ne­­­ment une res­­­tric­­­tion de la con­­­tes­­­ta­­­tion « admi­­­nis­­­tra­­­tive » pour abus de pou­­­voir et non-res­­­pect des règles d’enquête publi­­­ques. En oubliant de rap­­­pe­­­ler que le recours aux tri­­­bu­­­naux admi­­­nis­­­tra­­­tifs est sou­­­vent la seule arme des éco­­­lo­­­gis­­­tes et des asso­­­cia­­­tions de pro­­­tec­­­tion de la nature……”

Écri­­­vons ce que nous pen­­­sons tant qu’il en est encore temps ! :-(

gd gd ·  03 July 2009, 19h56

La dérive sécu­ri­taire me paraît la dérive le ris­que le plus grave des poli­ti­ques actuel­les. Elle donne l’impres­sion à une majo­rité de la popu­la­tion d’être pro­té­gée, jusqu’au jour où toute liberté d’expres­sion dis­pa­raît. Même si, dans l’exer­cice actuel du pou­voir, les minis­tres n’ont qu’un rôle limité, il est symp­to­ma­ti­que que les deux minis­tè­res qui s’occu­pent sécu­rité, inté­rieur et jus­tice, vien­nent d’être con­fiés à des fau­cons.

Mais une fois cela dit, que peut-on faire ?

gd

Anne Anne ·  04 July 2009, 10h12

J’admire, la douce vio­lence de ce “power soft” par laquelle il réus­sit à nous faire admet­tre tout et n’importe quoi, au rang des­quel­les nos liber­tés essen­tiel­les. C’est dans la norme et on en rede­mande.Mais qui va s’inté­res­ser à ccela quand les pro­blè­mes les plus tena­ces et vitaux ne sont pas pris en compte : le prix du pain tout sim­ple­ment, celui des fruits et bien d’autres cho­ses élé­men­tai­res !

Anne-F Anne-F ·  06 July 2009, 02h52

Que peut-on faire? qui va s’inté­res­ser à cela?
Anne, gd bais­ser les bras, être défai­tis­tes, se dire: de toute façon, ils font pas­ser ce qu’ils veu­lent…. même si c’est trop sou­vent le cas, ne résout rien non plus. Qui est au cou­rant de ce pro­jet? Les médias l’ont-ils abordé? Pas à ma con­nais­sance, une des pre­miè­res chose à faire est de dif­fu­ser, de faire savoir, les gens ne sont pas prêts à voir leurs liber­tés essen­tiel­les se réduire à une peau de cha­grin, les OGM ne sont pas accep­tés, le fichier “edvige” pas appré­cié de bien des fran­çais, la retraite à 67 ans, le tra­vail domi­ni­cal,n’en par­lons pas!
Quant au prix des den­rées, com­men­cer par court-cir­cui­ter les grands réseaux de dis­tri­bu­tion, pri­vi­lé­gier autant que pos­si­ble les pro­duc­tions loca­les, les coop, ça ne revient pas plus cher car sou­vent on évite d’ache­ter plein de “cochon­ne­ries” inu­ti­les, chan­ger son com­por­te­ment de con­som­ma­teur, ne pas chan­ger son por­ta­ble à cha­que nou­veauté dt on ne ser­vira jamais, ne pas se lais­ser ten­ter par le mar­ke­ting, atta­quer nous aussi là où ça fait mal, leur fait mal (les sous!). par­ta­ger les alter­na­ti­ves, pour que gran­disse le nom­bre de per­son­nes à faire un pas de côté. Que s’éten­dent le sen­ti­ment de vou­loir vivre autre­ment, que c’est pos­si­ble. alors, oui, pas de “grand soir” mais des chan­ge­ments sub­tils ici, là, ailleurs… Pas pour demain? Trop long? Allez savoir? Le ras-le -bol se fait sen­tir un peu par­tout, soyons de plus en plus nom­breux à le dire, à le faire, à don­ner à voir d’autres façons de vivre, avons-nous le choix? La leur, celle qu’ils nous impo­sent est invi­va­ble!

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