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Big data et petits esprits

Disons-le tout net : nous vivons un hiatus monstrueux. Les milliards de micro-processeurs interconnectés et mus par des algorithmes toujours plus puissants nous permettent de connaître le monde dans ses moindres détails tandis que les hommes qui dirigent ce monde malade de déséquilibres économiques et sociaux grandissants ainsi que d’une crise écologique terrifiante continuent d’appliquer partout les recettes qui ont mené à ce désastreux échec. L’on ne cesse de nous vanter les prouesses à attendre du big data, de l’Internet des objets qui devraient demain résoudre tant de problèmes insolubles jusqu’ici. À en croire les plus optimistes, l’intelligence artificielle poussée à son comble va nous forger un monde quasiment parfait dans lequel tous les risques pesant sur les hommes seront désamorcés avant d’éclater ou de prendre trop d’ampleur.

Exit les maladies, petites et grandes. Exit le réchauffement climatique et son emballement aujourd’hui annoncé. Exit l’inexorable épuisement des ressources minérales et minières. Exit les dramatiques pollutions des eaux douces, des mers, des sols, de l’air, etc. Les plus pessimistes – peut-être les plus lucides – craignent que le système numérique planétaire ne deviennent suffisamment incontrôlables pour que des groupes humains malveillants s’en saisissent à des fins de criminalité de masse sans précédent ou que « la panne globale » ne le paralyse. Mais, qu’il soit sous l’emprise de sa croyance en la Technique résolvant tous les problèmes actuels et à venir ou incapable de prévoir les dérapages de la méga-machine, l’Homme est bel et bien dépassé.

Les miracles de l’univers numérique – qui pourrait nous faire un monde totalement numérisé - pourraient être appréhendés comme un gage d’ouverture des hommes sur le monde. Pourtant, l’on observe partout ces temps-ci que les hommes rêvent, pour beaucoup trop d’entre eux, de fermeture. Fermeture derrière des frontières âprement défendues, créées là où il n’y en avait pas, recrées quand elles avaient été un temps effacées. Fermeture dans des religions venues d’un autre âge. Fermeture dans les dogmes de la pensée économique néolibérale conduisant à l’accroissement mortifère des inégalités et à la destruction de l’écosphère. D’un côté, des trésors d’imagination sont déployés dans le but de dévoiler le moindre recoin de notre corps, de notre santé, de notre vie, du territoire où nous vivons, de la manière dont nous travaillons, de la façon dont nous aimons, de nos goûts et de nos couleurs… Tout est mis en fichiers policiers, administratifs, sanitaires ou commerciaux. Des centaines de milliards de données sont collectées chaque jour pour une exploitation qui largement nous échappe mais si pleine de promesses nous affirme-t-on. L’Homme augmenté est déjà une réalité. En route vers le surhomme, le démiurge fait homme ! Cependant, de l’autre côté, celui du quotidien des hommes et des femmes qui ont les pieds sur terre, une terre difficile à vivre à plus d’un titre, le manque d’imagination qui permettrait de commencer à résoudre les périls concrets est affligeant. Là, les esprits sont beaucoup moins échauffés !

Le monde globalisé va mal. Il va mal d’abord parce que sa construction repose sur une concentration de plus en plus massive du capital et des prises de décisions toujours plus éloignés des lieux de la production des richesses matérielles et de la vie réelle des individus. Le big data et ses infrastructures épousent parfaitement ces logiques profondes puisqu’ils sont largement aux mains des mêmes acteurs mastodontes fascinés par le gigantisme et ses bienfaits supposés. Pourtant, il n’existe aucune fatalité à cet usage mimétique : l’univers numérique est intrinsèquement chargé de toutes les souplesses imaginables et pourrait s’adapter à une économie redevenue de taille humaine et reposant sur des structures petites et moyennes. Une telle configuration permettrait de répondre vraiment aux besoins humains là où ils se posent car c’est là qu’ils seraient pleinement recensés et plus démocratiquement reconnus. Une économie redistributive remplacerait progressivement l’actuelle économie prédatrice. A-t-on le droit de rêver à une mosaïque d’espaces ouverts les uns sur les autres où les marchandises et les capitaux ne seraient plus les seuls à circuler librement ? En attendant la réalisation de cette utopie les gouvernants du monde décidément par trop vieillot ne nous parlent que de Croissance à retrouver, de compétitivité à (re)gagner, d’identités à sauvegarder, d’envahisseurs à repousser, de valeurs sacrées à ne pas dévoyer, etc. Quand il faudrait enfin faire vivre « les communs » les tenants du monde dépassé prétendent nous enfermer dans leurs vieux schémas. Le plus terrible tient enfin en ceci : ces petits esprits font audience. Alors, le pire est peut-être devant nous. Et big data n’y pourra rien, sauf  qu’il amplifiera probablement le désastre.


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Yann Fiévet

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