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Le sport versus le poétique

Le con­flit gua­de­lou­péen, et plus géné­ra­le­ment antillais, est-il en passe d’être résolu? Il est per­mis d’en dou­ter de par la sor­tie du MEDEF local et de la CGTPME de la table de négo­cia­tions. Deux réflexions à ce sujet: pre­miè­re­ment la réso­lu­tion de ce con­flit micro­cos­mi­que est secon­daire, deuxiè­me­ment toute réso­lu­tion de ce type ne peut être que par­tielle et insa­tis­fai­sante; com­pro­mis pour les tra­vailleurs, com­pro­mis­sions pour les syn­di­cats. Les vraies ques­tions ne sont pas résu­mées ni d’un côté à ces misé­ra­bles 200 euros, lors­que l’on sait que cer­tai­nes famil­les de békés pos­sè­dent plus de la moi­tié des riches­ses antillai­ses, ni de l’autre l’auto­no­mie ou l’indé­pen­dance des dépar­te­ments ou des ter­ri­toi­res d’outre­mer alors que l’homme devrait s’orien­ter vers une Œcu­mé­no­po­lis, c’est-à-dire la sup­pres­sion de tou­tes les fron­tiè­res.

L’ennemi de l’inté­rieur

Pour en reve­nir au con­flit « régio­nal » des Antilles qui pour­rait s’éten­dre au-delà, ce que les puis­sants crai­gnent et les pau­vres espè­rent, j’ai relu le mani­feste des neuf intel­lec­tuels antillais (1), une bouf­fée d’intel­li­gence et d’uto­pie créa­trice. Le con­cept domi­nant est le « poé­ti­que ». Celui-ci englobe l’art, la phi­lo­so­phie, le temps libre, la spi­ri­tua­lité, l’amour. Quel homme, digne d’être humain, renie­rait-il ces paro­les-là? Nous devons dire merci à ces éclai­reurs, à ces vision­nai­res, ces défri­cheurs qui tout à coup nous réveillent, nous tirent de notre tor­peur médio­cre et égoïste. Alors pour­quoi inti­tu­ler cet arti­cle « adden­dum »? Moi qui ne suis ni antillais ni intel­lec­tuel, je me per­mets de reve­nir sur les pen­sées géné­reu­ses, géné­ra­tri­ces, régé­né­ra­tri­ces de ces doc­teurs en intel­li­gence. Pour deux rai­sons. Tout d’abord parce que croire à un guide, à un maî­tre à pen­ser, c’est récrire un théisme fut-il athée; aucune pen­sée, si brillante soit-elle, n’est défi­ni­tive et ne recèle en elle seule toute la Vérité. Ensuite parce que plus pro­saï­que­ment, à côté de ces ter­mes puis­sam­ment libé­ra­teurs, traîne un autre terme « sport ».
 

Sport et poé­ti­que

Soyons clair! Il n’y a pas, il n’y aura jamais de poé­ti­que du sport! Sans doute, ce terme, employé par des intel­lec­tuels était-il bien inno­cent. Sans doute vou­laient-ils dire « acti­vité phy­si­que » ou mieux « expres­si­vité du corps » (2)… Mais le dis­tin­guo est d’impor­tance. Le sport n’est qu’un ins­tru­ment au ser­vice d’un pou­voir et qui aliène les corps, notam­ment ceux des jeu­nes des Antilles, parce que les corps des Noirs pos­sè­dent cer­tai­nes qua­li­tés explo­si­ves. Con­ser­ver ce con­cept dans une pers­pec­tive, une pros­pec­tive uto­pi­que, c’est con­ser­ver en son sein le poi­son mor­tel du capi­ta­lisme comme l’a démon­tré si brillam­ment et à de mul­ti­ples repri­ses Jean-Marie Brohm (3). S’il fal­lait jus­ti­fier une telle con­fu­sion par les auteurs du mani­feste, peut-être pour­rions nous invo­quer la dif­fi­culté qu’ils ont eu, eux-mêmes, pour se faire une place, non pas au soleil, mais dans le monde si her­mé­ti­que, si sec­taire des intel­lec­tuels. Ils ont peut-être dû se bat­tre, plus que des « blancs » de métro­pole pour vivre de leur plume et quel­les que fus­sent leurs qua­li­tés. Le délit de faciès existe, pro­fon­dé­ment ancré, dans nos civi­li­sa­tions euro­péen­nes pour des jeu­nes issus de l’immi­gra­tion. Les jeu­nes fran­çais ultra­ma­rins n’échap­pent pas, non plus, à cette dis­cri­mi­na­tion. Ces neuf intel­lec­tuels ont sacri­fié à la com­pé­ti­tion. Voilà pour­quoi, ils croient pou­voir dis­so­cier la saine com­pé­ti­tion de la mal­saine.

Or cette dis­tinc­tion n’existe pas! Tous les télé­spec­ta­teurs de plus de trente ans, se sou­vien­nent de la dra­ma­ti­que his­toire du cou­reur Ben John­son. Ce cham­pion et record­man du monde a été plu­sieurs fois con­damné pour dopage, jusqu’à la sus­pen­sion finale, à vie en 2006. Dans le duel que Ben John­son menait avec Carl Lewis, la presse et l’opi­nion publi­que a eu tôt fait de vili­pen­der le pre­mier, tri­cheur aux mus­cles hyper­tro­phiés et de valo­ri­ser le deuxième, le félin. Ben John­son fut ridi­cu­lisé aux jeux de Los Ange­les en 1984, face à un Carl Lewis, grand héros et héraut du sport amé­ri­cain. Trois ans plus tard, Ben John­son, trans­formé, écra­sait son adver­saire de tou­jours, aux cham­pion­nats du monde de Rome, et éta­blis­sait un fabu­leux record du monde (9”83) qui sem­blait, alors, impos­si­ble à bat­tre. Il le fut, mal­gré tout, en 2002, par Tim Mont­go­mery, accusé, éga­le­ment de dopage. 

On peut très bien con­clure: eh bien, les tri­cheurs démas­qués ont été punis, et tout est pour le mieux dans le meilleur des mon­des spor­tifs! Le sport n’est nul­le­ment en cause de quoi que ce soit. La preuve, même les neuf intel­lec­tuels antillais l’intè­gre dans un poé­ti­que d’un ave­nir humain. La réa­lité est tout autre. Il n’est nul besoin de reve­nir à la célè­bre maxime romaine, « du pain et des jeux », pour com­pren­dre que le sport porte, en lui-même les ger­mes de détour­ne­ment du peu­ple des vraies valeurs socia­les mais sur­tout de « tha­na­ti­sa­tion » des rap­ports humains. Peut-on dire que Carl Lewis a autant tri­ché que son adver­saire? N’en déplaise à tous les admi­ra­teurs de sa magni­fi­que fou­lée, oui! En 2003, un dos­sier de l’USOC (détec­tion du comité olym­pi­que amé­ri­cain) l’a nom­mé­ment incri­miné dans la prise de pro­duits, bien moins forts que les ana­bo­li­sants absor­bés par Ben John­son mais qui ont amé­lioré son temps de réac­tion.
Mais le pro­blème n’est pas là! Carl Lewis était bio­lo­gi­que­ment taillé, façonné pour cou­rir le 100, le 200 mètres ou pour­tant sau­ter très loin. Où en est la gloire? Là réside sa tri­che­rie sym­bo­li­que. Pour­quoi cet homme ne s’est-il pas con­fronté aux gym­nas­tes ou aux hal­té­ro­phi­les? Parce qu’il aurait été ridi­cule! Mais éga­le­ment parce que le sport impli­que une hyper spé­cia­li­sa­tion et une ren­ta­bi­li­sa­tion à outrance du corps humain. Cela pour des gains miri­fi­ques réser­vés à une caste extrê­me­ment limi­tée, car pour un élu, com­bien d’appe­lés, com­bien de sacri­fiés, de cas­sés et même dans cer­tains cas de morts?
 

Vae vic­tis ! (4)

Le sport repro­duit à mer­veille le sys­tème capi­ta­liste que dénon­cent les neuf intel­lec­tuels. La sélec­tion, la com­pé­ti­tion, le rejet de l’autre, le cha­cun pour soi. Et si l’on m’argue que les sports col­lec­tifs déve­lop­pent la rela­tion de sou­tien et de soli­da­rité, je répon­drai que cela n’est encore qu’une façade. Cette soli­da­rité n’existe qu’au sein d’une équipe qui veut encore et tou­jours tuer l’autre, et, au sein même de cette équipe, dans laquelle la hié­rar­chie per­dure, la pseudo soli­da­rité n’est vraie que pour les heu­reux élus qui ont été qua­li­fiés dans l’équipe en ques­tion. Et « Vae vic­tis ». Nos neuf sages, ne devrait sur­tout pas oublier le nom­bre impres­sion­nant de jeu­nes afri­cains, trom­pés par le miroir aux alouet­tes que repré­sente le foot­ball actuel, qui sont sélec­tion­nés par des mar­chands d’escla­ves moder­nes, qui les aban­don­nent en Europe sou­vent sans argent et sans papier. Et ces jeu­nes por­tent en eux l’immense honte d’avoir failli alors qu’ils étaient la seule chance d’une famille ou d’un vil­lage pour sor­tir de la misère. Ils ne devraient pas oublier, non plus, ces ath­lè­tes des pays pau­vres qui cou­raient nu-pieds ou pres­que face à des cyber­nan­thro­pes vivants.
Dans le poé­ti­que, tout doit ser­vir à lais­ser une trace pour les géné­ra­tions futu­res, à amé­lio­rer l’apport de la civi­li­sa­tion pour l’homme comme pour la pla­nète. Qu’apporte le sport? Même pas un mieux-être phy­si­que, cela c’est l’acti­vité phy­si­que, mais le sport pousse l’homme à tou­jours faire recu­ler ses limi­tes, sou­vent jusqu’à la rup­ture. Et si l’on me rétor­que que je n’ai parlé, jusqu’ici que du sport de com­pé­ti­tion, je dirai que la com­pé­ti­tion entre deux êtres ou entre plu­sieurs ou même con­tre soi-même, est incluse dans la défi­ni­tion même du sport.
Pour con­clure, je deman­de­rais bien aux neuf intel­lec­tuels de par­don­ner mon outre­cui­dance, mais lors­que je lis, un peu plus loin, dans l’arti­cle que le «  tra­vail à l’ori­gine était ins­crit dans un sys­tème sym­bo­li­que et sacré (d’ordre poli­ti­que, cul­tu­rel, per­son­nel) qui en déter­mi­nait les ampleurs et le sens », je dirai que cette réfé­rence à un tra­vail libé­ra­teur, est tout aussi uto­pi­que que de croire en un bon sport. Le tra­vail ne doit mener qu’à une seule chose, sa dis­pa­ri­tion. Les seu­les acti­vi­tés qui vaillent sont les acti­vi­tés de recher­che, de créa­tion, tout le reste sera un jour, je l’espère, effec­tué par des machi­nes. À cha­cun ses uto­pies…
 
Ber­nard Saba­thé

Pro­fes­seur agrégé d’édu­ca­tion phy­si­que.


(1) Mani­feste de neuf intel­lec­tuels antillais pour des socié­tés posts-capi­ta­lis­tes, le Monde 16/02/2009
(2) Titre de la thèse de troi­sième cycle de Michel Ber­nard  / 1976
(3) À ce sujet, lire notam­ment « Cri­ti­que du sports », « Socio­lo­gie poli­ti­que du sport » /1976; « Les meu­tes spor­ti­ves »/ 1993; La tyran­nie spor­tive – Théo­rie cri­ti­que d’un opium du peu­ple: 2006 et nom­bre d’arti­cles de la revue « Quel Corps »
(4) « Mal­heur aux vain­cus. »

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