Dernière mise à jour 13/11/2018

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Aux limites de l’absolutisme

Il n’a pas fallu attendre bien longtemps pour qu’Emmanuel Macron, fort d’une écrasante majorité parlementaire et d’une vision toute personnelle du mandat présidentiel, tombe dans l’abus de pouvoir caractérisé. Le fait, nommé « affaire Benalla », qu’il faut requalifiée eu égard à son incontestable gravité, est ainsi survenue à peine un an après l’arrivée du nouveau Président de la République à L’Élysée.

L’affaire Benalla est tout sauf un fait divers qu’il conviendrait d’isoler comme s’il s’agissait d’une peccadille

Oui, c’est bien à L’Élysée que s’est dessiné cet épisode tragi-comique de la macronie. Nous savions depuis le début de l’expérience macronienne que derrière la volonté de réformes menées grand train et adoptées grâce à la pitoyable béatitude des « marcheurs » occupant le Palais Bourbon se cachait un autoritarisme bon teint. Emmanuel Macron paraît patelin, il est profondément d’une grande raideur. Quand le mécontentement et la désespérance impuissante que provoque l’enfilade des réformes imposées prit de l’ampleur l’autoritarisme latent est sorti de l’ombre.

Il paraît que l’affaire n’est pas une affaire d’État. Pourtant, son caractère tout à la fois inhabituel, choquant et sans doute inattendu en fait naturellement une affaire. Et le fait que cette affaire déroule ses avatars au sommet suprême de l’État impose de la considérer bel et bien comme une « affaire D’État ». À vingt-sept ans, Alexandre Benalla était chargé, sans avoir reçu la moindre formation en la matière, de la sécurité du Président de la République alors même qu’il existe à l’Élysée une cellule officielle de sécurité. Le sbire disposait d’un appartement – de 300 m² a-t-on dit – dépendant de la Présidence de la République, était rétribué dix mille euros par mois, avait obtenu un badge un brassard et un casque de police très utile lors de ses escapades extérieures. Il circulait même à bord d’un véhicule muni d’un gyrophare, s’était vu délivré un port d’arme et donnait des ordres aux gradés de la sécurité officielle du Président.

Bref, une ascension fulgurante pour ce qui n’était, au départ, probablement pas grand-chose d’autres qu’une « petite frappe » opportuniste. Tout cela, Emmanuel Macron le savait. Il le savait d’autant plus que c’est lui et lui seul qui avait choisi son « homme de main » avant même de se déclarer candidat à l’élection présidentielle et qui le fit entrer à l’Élysée où il lui inventa une fonction inconnue jusque-là. Dès le 2 mai, Emmanuel Macron fut informé des agissements de son protégé lors de la manifestation parisienne de la veille. On prétend que le quidam avait eu d’autres occasions de prêter main forte à la police. Emmanuel Macron l’ignorait-il ? Quoi qu’il en soit, l’affaire révèle une bien curieuse conception du maintien de l’ordre en vigueur à la tête de l’État.

Et le Ministre de l’Intérieur, à l’indéfectible servilité, qui tente de faire gober au citoyen qu’il apprit tout par la presse. La presse sans laquelle du reste Alexandre Benalla aurait poursuivi sa mission faussement occulte puisque ce n’est que le 18 juillet que Le Monde révéla l’affaire sciemment dissimulée jusqu’alors par l’Élysée et tous ceux qui connaissaient l’embarrassante affaire.

« J’ai seulement voulu aider la police, fait mon devoir de citoyen. »

Venons-en à l’essentiel : le chef de l’État et son gouvernement ont en effet une curieuse conception du rôle des « forces de l’ordre » dans notre pays et les manigances autorisées du sieur Benalla pourraient fort bien découler du dévoiement trop bien compris de ce rôle.

Alexandre Benalla et son avocat jouent l’étonnement. Ils ne comprennent pas que l’affaire prenne une telle ampleur médiatique et politique. « J’ai seulement voulu aider la police, fait mon devoir de citoyen. » Depuis quand les citoyens sont-ils chargés d’aider la police manu militari ? peut-on lui rétorquer. À quand les milices privées et armées pour tenir la société en respect ? Les frasques musclées de ce dévoué citoyen furent jugées si peu graves à L’Élysée qu’il fut seulement suspendu quinze jours au mois de mai tout en percevant l’intégralité de son salaire ! Le matraquage de manifestants par un citoyen ordinaire, fut-il au service du premier magistrat du pays, est donc perçu comme une broutille. Comment s’étonner de cette désinvolture à l’heure où la police elle-même devient plus violente ? En juillet dernier, dans le nouveau tribunal du 17ème arrondissement de Paris, Mohamed qui était jugé en comparution immédiate fut passé à tabac alors qu’il se rendait aux toilettes. Le mois précédent dans le même tribunal un détenu menotté avait été roué de coups alors qu’il était ramené en cellule.

Désormais, les violences policières s’invite donc jusque dans un palais de justice, et ce de manière récurrente, démontrant que les coups et blessures administrés par les forces de répression ne se limitent plus aux manifestations sur la voie publique ou envers les jeunes des quartiers populaires. Et que dire du traitement judiciaire de ces violences ? De plus en plus souvent, les policiers portent plainte contre leurs victimes. Ainsi, si une enquête a été ouverte pour “violence volontaire” contre Mohamed par le parquet de Paris et confiée à l’IGPN, le policier a également porté plainte contre le jeune homme de 18 ans pour “violence volontaire et menace de mort sur personne dépositaire de l’autorité publique”. Ce cas n’est hélas pas isolé. Et la plupart du temps, la justice sait se montrer indulgente avec le bras armé de l’État. Mohamed a vu son procès repoussé à fin juillet. En attendant il avait été maintenu en détention provisoire. En revanche, le policier qui a tabassé un prévenu, sous les caméras de surveillance, au mois de juin, a été mis en examen et libéré sous contrôle judiciaire. Il était donc libre… contrairement à Mohamed.

Ainsi, il existe un contexte dans lequel chaque nouvelle affaire ne saurait être traitée comme un fait purement isolé. Nous sommes en présence d’une dérive autoritaire que l’État tente de justifier par l’existence d’une société plus violente alors même que nombre de turbulences observées sont les conséquences des politiques néo-libérales destructrices du tissu social. Nous assistons à une banalisation de la violence policière : le tabassage commis le 1er Mai par l’homme de l’Élysée aurait été admis… s’il avait été le fait d’un policier. Une dernière question mérite d’être posée : existe-t-il, ici ou là, tapis dans l’ombre de nos institutions, d’autres Benalla prêts à passer à l’action le moment venu ? Il semble y avoir au sommet de l’État macronien la tentation de créer une police privée, ce qui ne ferait que confirmer la méfiance de l’actuel Président de la République pour les corps constitués ou intermédiaires. Une inquiétante dérive anti-démocratique !


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Yann Fiévet

Auteur: Yann Fiévet

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