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La grande illusion

« Nous devons nous réinventer. » L’injonction, en apparence tellement pleine de bon sens et d’impérieuse nécessité, est présente partout en ces temps de confinement forcé des populations. En fait, l’injonction officielle, elle-même forcée par l’événement monstrueux que constitue la pandémie planétaire, n’a fait que reprendre – probablement de manière insincère comme nous le verrons – ce que nombre d’observateurs catastrophés disent depuis des lustres sans jamais être entendus quand ils n’étaient pas bêtement moqués ou indignement insultés.

Oui, nous le devons ! Pour la Nature que nous massacrons chaque jour davantage. Pour l’Humanité si nous voulons qu’elle survive à la catastrophe. Pour la dignité de l’Homme qui s’est depuis trop longtemps perdue dans d’âpres combats mortifères pour la recherche effrénée du profit immédiat de la caste minuscule des plus nantis « quoi qu’il en coûte ». Oui, nous le devons ! Et pourtant, il est fort possible que nous ne puissions le faire.

Nous devons nous réinventer. Mais, quel est ce « nous » ? Qui va « réinventer » ? Avec qui ? Pour qui ? Comment et pour aller vers quoi ? On en finirait pas d’égrainer les questions abyssales que soulèvent la péremptoire affirmation. Soyons réalistes un instant : nous sommes allés si loin dans la « mondialisation heureuse » tellement chère à Alain Minc que toutes nos existences sont terriblement – et peut-être définitivement - enchâssées dans les méandres du capitalisme outrancièrement financiarisé. Les portions de l’économie réelle – celle qui concourt à la satisfaction des besoins vitaux – qui échappent encore à la loi d’airain de ce capitalisme dévorateur ne sont restées qu’à l’état de niches que « les nouveaux maîtres du monde », pour reprendre la lucide formule de Jean Ziegler, ne faisaient que tolérer tant qu’elles ne menaçaient en rien leurs florissantes affaires. Quand nous nous relèverons de la crise quelques changements bien sur interviendront. Le traumatisme aura été tellement douloureux que forcément tout ne pourra redevenir tout-à-fait comme avant. Cependant, face à l’incommensurable tâche qu’il conviendrait d’accomplir le compte n’y sera sans doute pas. Il y faudrait une volonté de fer et, surtout, une prise de conscience à toute épreuve pour bâtir « le monde d’après ». Qui va s’atteler à cette tâche titanesque ? Tous les disqualifiés d’hier qui nous ont mené, au mépris de tous les avertissements martelés pendant des décennies, tranquillement vers la catastrophe ? Il paraît que DSK souhaite revenir tel le Sauveur ! Il nous faudrait un peu plus d’imagination. Et beaucoup de courage. Le courage, par exemple, de ne pas qualifier pour la construction du « nouveau monde » tous les pousse-au-crime qui nous ont serinés durant des années leur ritournelle sur la nécessaire libéralisation de tous les marchés et qui, toute honte bue, continuent de pérorer, malgré le confinement, dans les émissions de radio ou de télévision. Ainsi de l’économiste libéral Nicolas Bouzou qui déclarait en 2014 « dans 10 ans, nous aurons deux fois trop de lits d’hôpitaux ». D’autres de ces collègues ont au moins la pudeur de se taire aujourd’hui. Mais, pour combien de temps. Les « médias de masse » vont-ils enfin savoir faire le tri entre les défenseurs éhontés d’un système finalement déjà mort et les promoteurs clairvoyants de l’hypothétique Renaissance ?

Nous devons nous réinventer. Allons, qui peut sérieusement croire que les maîtres du monde capitaliste vont mettre fin un tant soit peu à leurs manœuvres de lobbying, que les « décideurs » politiques devenus depuis longtemps leurs serviteurs zélés cesseraient subitement de les contenter ? Les maîtres de « Big Pharma », de l’agro-business ou de l’hydre numérique sont postés dans tous les recoins du système et ont colonisé l’esprit de la plupart des hommes et des femmes qui peuvent leur servir à poursuivre leur emprise sur l’économie mondialisée, donc sur nos vies. Du reste, pendant le confinement la collusion politico-mercantile continue. Le ministre français de l’agriculture, Didier Guillaume, a encore raccourci la distance d’épandage des pesticides autour des habitations. Déjà ridiculement faibles (5 mètres) la distance est abaissée à 3 mètres ! Le mois dernier, Emmanuel Macron s’est rendu en Bretagne afin de soutenir l’agriculture en ces temps difficiles. Afin de bien montrer à quel point « nous devons nous réinventer » il a visité un producteur conventionnel de tomates hors-sol (2500 tonnes par an pour la Grande Distribution) car les « circuits courts et le bio ne pourront pas permettre à eux seuls de nourrir la population ». Surtout si rien n’est braiment fait pour les encourager ! Par ailleurs, le Gouvernement a saisi l’occasion du confinement pour adopter une ordonnance par laquelle les procédures préalables à l’installation d’antennes-relais sont allégées. C’est que la « reprise » ne saurait s’envisager sans la déjà célèbre 5G ! On le comprend bien, reprise ne rime pas avec redéfinition : la majorité présidentielle à l’Assemblée Nationale a retoqué un amendement qui stipulait que les aides de l’État liées à la crise sanitaire actuelle n’iraient pas aux entreprises ayant leur siège social ou des filiales dans des paradis fiscaux ; les aides substantielles versées aux « fleurons » que sont, par exemple, Renault ou Air-France le seront sans demandes tangibles de contreparties en matière de comportements futurs plus vertueux à l’égard de l’environnement ; pour favoriser ladite reprise les préfets pourront demain déroger aux règles du droit de l’environnement en ce qui concerne l’implantation de nouvelles activités agricoles, commerciales et industrielles. Ainsi, après le passage du Sars-CoV-2 rien de vraiment nouveau ne semble pouvoir être attendu sous le soleil de France.

Si nous voulons réellement « nous réinventer » nous devrons d’abord nous défaire des hommes du passé et des idées désormais potentiellement dépassées qu’ils incarnent. Pour que « le monde d’après » ne soit pas le frère jumeau du monde d’avant il devra être aux mains d’individus neufs, des hommes et des femmes ne choisissant pas de faire carrière en politique, tournés vers la défense de l’intérêt général, orientés par des institutions fondamentalement transformées. Ces hommes et ces femmes de bonne volonté existent déjà dans tous les recoins de la société civile trop longtemps tenue sous le boisseau de la politique hors-sol de moins en moins motivante. A la société civile de dire enfin massivement ce qu’elle veut et faire émerger un pouvoir politique nouveau. L’une des conséquences majeures en serait de faire reculer le recours systématique à la coercition que nous connaissons aujourd’hui. Seule une société ouverte et pleinement démocratique sera demain à même de lutter contre de nouveaux périls sanitaires et apporter de réelles solutions à la crise écologique globale. Les rôles seraient alors inversés : on s’apercevrait que la grande illusion était d’abord celle de ceux qui entendaient maintenir en l’état le système qui nous dévorait. Cependant, il ne va pas falloir tarder à écarter les illusionnistes patentés du marché total.


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Yann Fiévet

Author: Yann Fiévet

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