Dernière mise à jour 22/10/2018

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Le grand bluff des médias atomiques

Même au bord du gouffre, les adorateurs du nucléaire vont de l’avant. Alors que l’industrie radioactive est moribonde et que nos « fleurons » hexagonaux sont en pleine déconfiture, des journalistes passe-plats (pléonasme) veulent faire croire à la reprise. Sans sourciller, l’atomique Agence France-Presse annonce la relance du nucléaire au Japon et la construction de centrales en Turquie… Les espoirs radieux risquent d’être déçus.

Nous ne croyions pas si bien dire le mois dernier, à propos du désastre d’Areva et de l’industrie nucléaire en général, en concluant ainsi : « Les adorateurs du dieu atome sont sourds et aveugles, menteurs, et prêts à recommencer. » En effet, le 13 avril 2015, une dépêche de l’Agence France-Presse nous apprend que « l’industrie nucléaire du Japon se réjouit de la relance prochaine de réacteurs de l’archipel ».

Il est vrai que, ces derniers mois, quatre réacteurs (sur les 54 qui étaient en service avant le 11 mars 2011, date du début de la catastrophe de Fukushima) ont obtenu un feu vert technique pour être remis en marche : deux réacteurs à Sendai et deux à Takahama. Mais les procédures de relance sont loin d’être abouties et, de fait, aucun événement industriel n’a lieu ce jour-là, et encore moins une remise en service de réacteur. Simplement le Forum de l’industrie atomique du Japon a décidé de « se réjouir » et de le proclamer… ce qui lui a suffi pour avoir droit à une belle dépêche AFP.

Mais le plus croustillant est que, le lendemain même, à 7h41 du matin (en France), paraît une dépêche de l’agence concurrente, Reuters, qui annonce que

« la justice japonaise s’est opposée à la remise en marche des réacteurs n°3 et n°4 de la centrale nucléaire de Takahama, donnant raison aux habitants de la région ».

Badaboum : non seulement la moitié des motifs de « réjouissance » de l’industrie atomique est subitement anéantie, mais cette décision de justice en annonce probablement de futures, similaires, concernant les autres centrales que le pouvoir japonais voudrait voir redémarrer.

Pourtant, certains médias suivent leur routine habituelle… et c’est ainsi que la dépêche AFP de la veille est par exemple mise en ligne sur le site web de BFMTV sous le titre « Le Japon prêt à donner son feu vert pour la relance de réacteurs nucléaires » (toutefois agrémenté dans la soirée d’un point d’interrogation), le 14 avril à 16 h 30, soit neuf heures après la révélation… de l’information inverse !

Quant à l’AFP, découvrant probablement avec stupéfaction le scoop de sa concurrente, elle rectifie le tir en fin de matinée avec une dépêche titrée « Japon : la justice bloque le redémarrage de deux réacteurs jugés sûrs par l’autorité nucléaire », semblant toutefois regretter cette nouvelle situation :

« Le régulateur avait pourtant jugé en décembre et confirmé en février que ces deux réacteurs répondaient aux critères plus sévères imposés aux installations nucléaires. »

Les journalistes nous irradient d’approximations

Pour faire bonne mesure, une autre blague radioactive est annoncée ce même 14 avril, toujours par une dépêche AFP : « La Turquie lance la construction de sa première centrale nucléaire », dans le but « de réduire sa dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie ». Or, à qui est commandée cette centrale ? À la Russie ! Mais cette énormité de l’autoritaire Premier ministre turc Erdogan est pourtant reprise telle quelle un peu partout dans la presse…

Ce n’est pas tout : la centrale « devrait entrer en service en 2020 ». Dans à peine 5 ans ! Alors que la Russie à mis 15 ans pour construire le réacteur de Bushehr (Iran), et qu’Areva et EDF vont dépasser les 15 ans sur leurs chantiers EPR respectifs (Finlande et Flamanville) sans même avoir la certitude de parvenir à les achever.

Cette durée de 5 ans est donc parfaitement ridicule. Mais finalement peu importe, car le coup de bluff est encore plus vaste : bien que cela ne transparaisse pas du tout dans la dépêche AFP, la « pose de la première pierre » qui a eu lieu ce 14 avril n’était absolument pas un vrai lancement de chantier – seulement une mise en scène politicienne à quelques semaines des élections générales de juin. De plus, les finances des deux protagonistes, la Russie et la Turquie, ne sont pas au mieux, sabordées par la baisse du prix du pétrole. Leur projet nucléaire est donc très virtuel.

Loin de se démonter, les dirigeants turcs rappellent aussi avoir lancé une « seconde » centrale – alors que la première n’existe pas – composée de réacteurs de type Atmea : un « petit frère de l’EPR » (sacrée référence !) conçu par Areva et Mitsubishi, mais qui ne fonctionne que sur le papier. Ce qui n’a pas empêché l’ensemble de la presse française de saluer un grand succès d’Areva lors de la première annonce de ce projet, en mai 2013.

Nous n’évoquerons pas ici le fait que la Turquie soit soumise à de puissants séismes : l’industrie nucléaire jure avoir tiré tous les enseignements de la catastrophe de Fukushima, il faut savoir faire confiance, non ? Rappelons par contre que le prétendu « programme nucléaire turc » a été annoncé et reporté des dizaines de fois… depuis 1967. Sans trembler, nous parions donc que ces réacteurs turcs ne verront pas plus le jour que les deux EPR prétendument vendus par EDF à la Grande-Bretagne, eux aussi célébrés ces dernières semaines comme un exploit « gigantesque » de l’atome hexagonal.

Effets d’annonce, déclarations tonitruantes, médias serviles : la décroissance du blabla nucléaire n’est pas encore à l’ordre du jour…


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Stéphane Lhomme

Auteur: Stéphane Lhomme

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