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Tout perdre deux fois de suite ?

Mabesonne_LM_29-11-11.jpgAujourd’hui, je me suis rendu à mon « centre pour jeunes enfants » habituel, afin d’y jouer avec ma fille de trois ans. J’y ai rencontré un jeune papa ami. Monsieur I. et sa fille de 1 an sont aussi des habitués des lieux.

C’est tellement rare de trouver, au Japon, un homme qui s’investit dans l’éducation des « tout petits », surtout l’après-midi, surtout en semaine… Pour la première fois, je lui ai posé quelques questions personnelles, et j’ai appris son histoire, « banale et tragique à la fois ».

Il était employé sous CDI dans une société du nord de Ibaraki[1], quand a eu lieu l’accident nucléaire. Apprenant l’explosion du réacteur 3 le 15 mars à l’aube, il décide d’envoyer sa femme avec leur bébé chez sa belle-mère qui vit seule à Nagano-ville. Il les rejoint quelques jours plus tard, après avoir abandonné travail et logement. Installés à Nagano chez la mère de son épouse, il cherche désespérément un emploi mais ne trouve rien, même après huit mois[2].

Sa femme, elle, trouve un emploi provisoire, mal rémunéré, mais à plein temps. Donc, c’est essentiellement lui qui s’occupe de leur fille, des biberons, de couches, etc… Comme la situation financière est difficile, ils s’alimentent principalement avec les légumes produits par la grand-mère maternelle, sur son lopin de terre, à Saku, à l’Est de la préfecture de Nagano.

Or, on le sait depuis, le nuage radioactif du 15 mars a fait exactement le même trajet que cette petite famille réfugiée. Nagano, bien que plus éloignée, est aussi contaminée que Ibaraki[3]. Radiations dans l’air comparables, contamination de sols aussi importante, voire plus importante encore si on parle de l’Est de Nagano c’est à dire là où la grand-mère cultive ses légumes…

Monsieur I. avait l’air très heureux quand je lui ai proposé de mesurer la radioactivité de la terre de sa grand-mère… dès que ce sera possible, dès que mon moniteur-doseur de radionucléides arrivera d’Allemagne. Mais voilà, si je détecte - ce qui est probable - 500 bq/kg dans la terre, il faudra lui annoncer que les légumes qu’il consomme en famille font environ 50 bq/kg. C’est plus que la limite admise en Biélorussie[4]. Or, 25 ans après Tchernobyl, 98% des enfants de Biélorussie ont une maladie chronique ou aiguë.

Cette histoire est « banale et tragique » à la fois : tout perdre deux fois de suite sans le savoir vraiment. Peut-être que la connaissance de la duperie et de la malchance dont on est victime ajoute à la conscience citoyenne ou peut-être que non, car elle découragerait trop ? Et combien de centaines de milliers de « réfugiés à leurs frais » connaissent le même sort au Japon ?

Parfois, je me dis que les Japonais sont vraiment très endurants, voire trop endurants.

En Occident, ce genre de situation aurait sans doute plongé un pays entier dans une violence extrême.

Notes :

[1] banlieue nord de Tokyo, sous le département de Fukushima

[2] la crise existe aussi au Japon, comme chacun le sait maintenant…

[3] sur la carte, voir la flèche rouge qui remonte.

[4] 20 bq/kg pour les enfants, 40 bq/kg pour les adultes.


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Laurent Mabesoone

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