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Le Titanic de l’économie carbonique

L’His­toire retien­dra dans son œuvre d’éta­blis­se­ment des faits aux con­sé­quen­ces gra­vis­si­mes que le récent som­met du G20 est l’une des preu­ves les plus fla­gran­tes de l’incu­rie actuelle des Maî­tres du Monde. L’éco­no­mie mon­dia­li­sée est un navire déme­suré aux mul­ti­ples voies d’eau dont on a décidé de main­te­nir la route incer­taine afin de sau­ver le plus long­temps pos­si­ble les inté­rêts des occu­pants de la Pre­mière Classe. Le dis­cours tenu aux pas­sa­gers des clas­ses subal­ter­nes n’affi­che évi­dem­ment pas ce but car­di­nal ; on leur assure au con­traire que pour sau­ver tout le monde il n’est qu’un seul cap à sui­vre. Mais, peu impor­tent les paro­les du Com­man­de­ment : son atti­tude obs­ti­née révèle une cou­pa­ble sous-esti­ma­tion du dan­ger qui menace de dis­lo­ca­tion le Tita­nic pla­né­taire.

Ce Tita­nic-là est un trop vieux rafiot pour pou­voir tenir la mer démon­tée qui l’assaille de toute part. Il est d’un autre temps, celui où la pros­pé­rité éco­no­mi­que pro­ve­nait de l’abon­dance des sour­ces d’éner­gie d’ori­gine fos­sile. La pre­mière méprise du Com­man­de­ment est de croire qu’il va pou­voir main­te­nir le coût de l’éner­gie à 5% du PIB, indi­ca­teur par ailleurs fiè­re­ment con­servé comme réfé­rence de la richesse pro­duite grâce à ce volume d’éner­gie. La véné­ra­tion du mythe de la Crois­sance alors que les gise­ments de matiè­res fos­si­les des­quels elle dépend étroi­te­ment dimi­nuent devrait impa­ra­ble­ment appa­raî­tre absurde. Dans l’éco­no­mie car­bo­ni­que, pro­duire va coû­ter de plus en plus cher à mesure que l’on va décou­vrir qu’aucune alter­na­tive cré­di­ble aux « fos­si­les » n’existe dans un ave­nir rai­son­na­ble. Ces con­si­dé­ra­tions nous feraient pres­que oublier le désas­treux bilan éco­lo­gi­que de l’usage démen­tiel de ces sour­ces d’éner­gie qui firent la for­tune de l’ère indus­trielle. C’est la deuxième illu­sion du Com­man­de­ment : croire qu’il va être pos­si­ble de repein­dre en vert la tita­nes­que crois­sance.

L’abon­dance éner­gé­ti­que n’est pas le seul attri­but de l’éco­no­mie car­bo­ni­que. Un autre attri­but mor­ti­fère la con­damne au regard de la néces­saire intel­li­gence à (re)cons­truire : elle s’est déve­lop­pée au mépris des limi­tes qu’impo­sent la nature en géné­ral et le vivant en par­ti­cu­lier. La trans­gres­sion de ces limi­tes, après avoir été long­temps pré­ten­due inof­fen­sive, est aujourd’hui payée au prix fort par les socié­tés humai­nes. Les dérè­gle­ments cli­ma­ti­ques, l’appau­vris­se­ment des sols, le dépé­ris­se­ment avancé de la bio­di­ver­sité ou le déve­lop­pe­ment expo­nen­tiel des mala­dies « envi­ron­ne­men­ta­les » devraient nous impo­ser le réap­pren­tis­sage des limi­tes. La Crois­sance verte est tou­jours la Crois­sance, c’est-à-dire la pour­suite du renon­ce­ment à pren­dre en con­si­dé­ra­tion impé­ra­tive les limi­tes phy­si­ques et bio­lo­gi­ques. Les hom­mes devraient inven­ter l’éco­no­mie bio­phy­si­que. Cette éco­no­mie « révo­lu­tion­naire » ne se préoc­cu­pe­rait pas seu­le­ment de con­naî­tre les limi­tes de son emprise sur les éco­sys­tè­mes, elle pro­dui­rait sur­tout les con­di­tions de son exis­tence pérenne par l’équi­li­bre des flux entre elle et la nature dans tou­tes ses dimen­sions. La Cul­ture n’est pas supé­rieure à la Nature ; elles doi­vent mar­cher de front pour un dia­lo­gue per­ma­nent. Ici, la Crois­sance verte échouera encore : l’allè­ge­ment de la domi­na­tion de l’éco­no­mi­que sur la nature ne remet pas en cause le carac­tère essen­tiel de cette domi­na­tion. Adou­cir le joug pour mieux le main­te­nir, telle est la nou­velle et déri­soire fron­tière offerte aux peu­ples par le Com­man­de­ment aveu­gle du navire en per­di­tion.

Le Com­man­de­ment, régu­liè­re­ment con­forté par les ana­ly­ses macro-éco­no­mi­ques de ses nom­breux con­seillers, se méprend encore en igno­rant super­be­ment la con­tre pro­duc­ti­vité mani­feste de la « société de mar­ché ». L’archéo­lo­gue amé­ri­cain Joseph Tain­ter a étu­dié le déve­lop­pe­ment et le déclin de nom­breu­ses civi­li­sa­tions pour met­tre à jour les rai­sons com­mu­nes de leurs des­tins fatals. Con­fron­tées aux pro­blè­mes inhé­rents à leur fonc­tion­ne­ment, ces civi­li­sa­tions accrois­sent la com­plexité de celui-ci en aug­men­tant encore les moyens qui ont per­mis leur déve­lop­pe­ment. L’accrois­se­ment de la com­plexité signi­fie la diver­si­fi­ca­tion des rôles sociaux, éco­no­mi­ques et poli­ti­ques ainsi que l’essor des moyens de com­mu­ni­ca­tion et la crois­sance de l’éco­no­mie des ser­vi­ces, tout cela étant sou­tenu par une con­som­ma­tion d’éner­gie sans cesse en aug­men­ta­tion. Il est incon­tes­ta­ble qu’aujourd’hui la satis­fac­tion sociale par habi­tant aug­mente de moins en moins vite, alors que les coûts éco­lo­gi­ques crois­sent cha­que jour davan­tage. La con­tre pro­duc­ti­vité glo­bale de la société de mar­ché est désor­mais pal­pa­ble puis­que son béné­fice net, dif­fé­rence entre la satis­fac­tion sociale et les coûts con­joints de l’orga­ni­sa­tion sociale et de la crise éco­lo­gi­que, dimi­nue. L’effon­dre­ment de cette société inter­vien­dra quand son béné­fice net devien­dra nul. Héré­ti­que pré­dic­tion !

L’erreur majeure des éco­no­mis­tes de la théo­rie ortho­doxe est de rai­son­ner exclu­si­ve­ment sur la com­bi­nai­son de deux fac­teurs de pro­duc­tion, le tra­vail et le capi­tal, et d’igno­rer ainsi le moteur même de l’éco­no­mie que cons­ti­tue les matiè­res miné­ra­les et éner­gé­ti­ques four­nies par la nature. L’épui­se­ment de ces riches­ses pre­miè­res en amont de la pro­duc­tion et les dégâts occa­sion­nés à l’envi­ron­ne­ment natu­rel en aval de la con­som­ma­tion ne sont jamais sérieu­se­ment chif­frés éco­no­mi­que­ment. À cet égard, le déve­lop­pe­ment dura­ble, décli­nai­son publi­ci­taire de la théo­rie éco­no­mi­que domi­nante, ne résout rien. En der­nière ins­tance, c’est tou­jours l’éco­no­mi­que qui l’empor­tera sur le social et l’envi­ron­ne­men­tal. À la figure des trois cer­cles ne se che­vau­chant que sur une por­tion con­grue, il nous fau­drait sub­sti­tuer celle de trois cer­cles con­cen­tri­ques : le petit cer­cle de l’éco­no­mie con­tenu dans celui plus large du social lui-même ins­crit dans le vaste cer­cle de l’envi­ron­ne­ment natu­rel. Cela s’appelle recons­truire notre ima­gi­naire.

À cette néces­sité impé­rieuse, le Com­man­de­ment pré­fère l’enthou­siasme pour une pré­dic­tion minus­cule éri­gée en cha­loupe pro­vi­den­tielle : la Chine devrait faire 8% de Crois­sance en 2009.


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Yann Fiévet

Author: Yann Fiévet

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Comments (2)

Le Père Peinard Le Père Peinard ·  03 May 2009, 18h54

Excel­lent !
Il ne man­que que la Lutte des Clas­ses, dont on sait qu’elle est le moteur de l’His­toire.
Jusqu’à preuve du con­traire…
Cor­dia­le­ment
Chris­tian

www.col­lec­ti­fin­vi­si­ble.info

Geneviève Confort-Sabathé Geneviève Confort-Sabathé ·  30 May 2009, 19h37

Excel­lente ana­lyse de la situa­tion actuelle. Tu fais bien de ter­mi­ner sur la Chine dont les mes­sa­ges subli­mi­naux, via la Corée du Nord, sont de moins en moins impli­ci­tes. Quant à la crois­sance, de 8% ou mille pour cent, quelle impor­tance peut-elle avoir si nous épui­sons les res­sour­ces de la pla­nète? Enfin, j’aurais aimé que ton ana­lyse débou­che sur une tra­jec­toire révo­lu­tion­naire. Chris­tian parle de la lutte des clas­ses. Ok. Et les élec­tions, on en fait quoi? Le père Pou­get avait une opi­nion pré­cise sur la ques­tion. Et si on com­men­çait par boy­cot­ter les élec­tions les plus anti­dé­mo­cra­ti­ques, ce serait un début.

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