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Les radiations contaminent aussi les cœurs

Mabesoone_LM_30-12-11.jpgAujourd’hui, rappelez-vous, c’est VENDREDI JAUNE : parlez-en, parlez-en, parlez-en !

Aujourd’hui, c’était « le jour du décorticage du riz » pour notre petite famille. Chaque fin de mois, nous nous rendons dans une localité rurale à une demi-heure en voiture de Nagano-ville, afin d’y trouver une « machine à décortiquer le riz » (seimaiki) en self-service. Là, nous décortiquons un sac de 5 kg de riz intégral, afin de couvrir notre consommation mensuelle : le riz constitue la moitié des repas au Japon.

Voici la raison de ce « rite » : le riz de la récolte 2011 étant plus ou moins contaminé par des radionucléides divers, afin d’être sûrs que notre fille aura du riz pur de césium & co, pendant au moins une année, nous avons constitué un stock important de riz de la récolte 2010 – 60 kg, c’est à dire notre consommation annuelle. Mais le problème est que le riz japonais, par ailleurs excellent, ne se conserve bien qu’à l’état de riz intégral ( genmai ). Sans sa gaine de son, il se dessèche en un mois. Voici pourquoi nous conservons dans un vieux frigo - bloqué à 11 degrés - les 12 sacs de riz intégral que nous décortiquons mois après mois (cf. la partie gauche de la photo du jour). Beaucoup de familles de l’Est du Japon, surtout celles avec des jeunes enfants, ont choisi cette solution. D’autres s’approvisionnent en riz de contrées éloignées qu’il est toujours difficile de choisir sans moniteur de becquerels…

En fait, ce petit « rite » tout nouveau enthousiasme notre fille ! Elle adore le grondement de la machine à décortiquer, ainsi que l’odeur du son de riz rejeté ( nuka ).

Nous lui avons bien expliqué :

« Cette année, il y a des radiations dans presque tout le riz, c’est pour cela qu’on fait tout ça ».

Mais pour elle, c’est une sortie amusante de plus, c’est tout ! Ceci me rappelle ce que mon père me disait de la Bataille de Normandie. Quand il avait 10 ans, ils s’est trouvé aux premières loges pour contempler les affrontements entre l’Allemagne nazi et les armées alliées du Débarquement. Eh bien, il me dit toujours qu’il ne s’est jamais tant amusé. Pour des enfants, toute bataille, même la plus dangereuse, ressemble à simple jeu. Dans notre cas, les nazis, c’est le césium. Mais l’ennemi est invisible, et la bataille doit durer 20 ans au moins. Alors, on finit par s’habituer à « vivre avec l’ennemi », et ceci implique de sournoises « mutations » psychologiques [1]. Bref, on devient des « mutants psychologiques ». Par exemple, aujourd’hui, quand mon père me dit, au téléphone, depuis la France :

« Cette année, j’ai arrêté le potager »,

je manque de lui répondre :

« Tu fais bien, papa, c’est plus prudent, avec les radiations… ».

Ou quand ma mère me dit :

« Pour Noël, avec tous les enfants, on est parti ramasser des feuilles en forêt, pour faire un patchwork de feuilles »,

je manque de m’exclamer :

« Quelle folie de faire jouer des enfants avec des feuilles ! ».

Ou même, quand ma sœur me dit :

« Il y a un resto de sushi super juste à cote de chez moi, on y va souvent… »,

je me laisse parfois aller en me lamentant :

« Nous, on est au Japon, et depuis 9 mois nous n’avons pas mange un seul sushi… Qu’est-ce que j’aimerais aller en France, ne serait-ce que pour manger des sushis en famille, avec ma fille, sans avoir a m’inquiéter ! ».

Mais voilà, on ne peut pas parler des radiations tout le temps, ça finit par casser l’ambiance, et surtout, cela demanderait de telles connaissances techniques du coté français, pour pouvoir se comprendre un peu. Ce qui est « normal » ici ne l’est pas la-bas et vice-versa. Alors, on sent comme une « démangeaison au cœur », pratiquement à chaque phrase, tant la réalité est différente ici et la-bas, même entre deux membres d’une même famille.

C’est ainsi, il n’y a rien a faire ! Les radiations ne contaminent pas seulement les corps, elles contaminent aussi les cœurs, de façon sournoise et durable. À la forte différence culturelle entre le Japon et le reste du monde, s’ajoute désormais ce « ferment de mort » qui est latent, toujours présent dans ces « cœurs contaminés ».

Après le décorticage du riz, nous sommes allés dans un grand bain public, sorte de « thermes romains à la japonaise ». Seul, dans les bains pour hommes, j’entendais les voix de mon épouse et de ma fille de l’autre coté, coté femmes. Il y avait de chaque coté « le bain parfume de la semaine » : un bain blanchâtre plein d’extraits de son de riz ( kome nuka buro)… Et je me disais, sans doute inquiet pour pas grand chose : « Pourvu que ce soit du son de riz pas trop contaminé ! Ma petite doit se baigner dedans en ce moment ! ». C’est cela, la « contamination du cœur » et il n’y a pas plus de décontamination possible que pour le sol agraire.

Ma conclusion de cette journée, comme de toutes les autres depuis neuf mois :

Hommes, cessez, une bonne fois pour toute, de casser des atomes !

Mabesoone_VJ_LM_30-12-11.jpg

Notes :

[1] Bien sûr, une majorité de familles, même avec des jeunes enfants, continue à « ignorer l’ennemi », mais elles seront sans doute, malheureusement, les premières obligées à lui faire face, d’ici quelques années.


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Laurent Mabesoone

Author: Laurent Mabesoone

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Comments (2)

Mabesoone Mabesoone ·  31 December 2011, 01h22

Envoyez, si vous avez le temps, un courriel de remerciement au Gouverneur de Nagano , M. ABE, pour avoir refuse tout nouveau debris radioactif dans notre prefecture (c’est un resultat de la rencontre que nous avons eu avec lui , cf l’article precedent “Mme M et M.le Gouverneur”) . Si il parle du soutien populaire qu’il recoit du monde entier, tous les autres gouverneurs feront de meme (car ils ont aussi besoin d’etre elus). Et la tepco sera obligee de prendre ses responsabilites, c’est-a-dire, de construire un sarcophage pour les debris, sur ses terres, a Fukushima Daiichi. L’adresse : koho@pref.nagano.lg.jp

Janek Janek ·  31 December 2011, 04h34

Ca y est, j’ai envoyé un mail de remerciement à ce M.Abe. Et avec grand plaisir. Heureusement qu’il a prit le problème des déchets au sérieux.

J’en profite pour réagir sur votre commentaire au sujet des sushis. Ca fait plus d’un an que je ne mange plus de poisson et que j’évite en général tout ce qui vient de la mer. La raison est autant hygiénique qu’éthique. En effet, les fonds des océans s’épuisent et au lieu de chercher une solution pour préserver les dernières ressources, l’humanité intensifie ses efforts de pèche et va chercher toujours plus profond.
Je trouve que c’est une excellente chose que la radioactivité nous empêche de manger les derniers poissons de l’océan. Je ne peux que vous encourager à laisser définitivement tomber toute nourriture venant de la mer. Même en France. Les sushis et autres sashimis sont un luxe sans lequel on peut tout à fait vivre heureux et sans problème.
http://www.slate.fr/story/47637/poi…

PS: et sachez aussi que les poissons d’élevage sont nourris à partir de farine de poisson. C’est donc encore pire d’en manger…

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