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Le capitalisme est-il soluble dans la crise ?

Et si on pou­vait regar­der som­brer le capi­ta­lisme, les doigts de pied en éven­tail, en spec­ta­teur, comme devant son écran télé, où tout se déroule sans que nous n’inter­ve­nions le moins du monde, étant situé d’ailleurs hors de notre atteinte, que les évè­ne­ments soient légers ou extrê­me­ment gra­ves, qu’ils soient fic­tifs ou réels ?
Comme si ce mons­tre car­ni­vore, tel l’hydre de Lerne, n’était pas doté de mul­ti­ples têtes, capa­bles de repous­ser au fur et à mesure que le héros les coupe !

L’heure, celle de la crise, serait bien choi­sie d’éta­blir nos bilans, et de déci­der ensem­ble de la manière dont nous vou­lons ou pas doré­na­vant con­ti­nuer à faire société.
Cer­tes le sys­tème capi­ta­liste nous écrase et il menace mor­tel­le­ment ce qui per­met la vie sur la pla­nète, cer­tes la mal­hon­nê­teté fon­cière de ce sys­tème est dévoi­lée au grand jour pour qui veut bien ouvrir les yeux, mais va-t-il pour autant s’effon­drer, comme s’il suf­fi­sait qu’un orga­nisme soit cri­mi­nel­le­ment injuste et nui­si­ble pour dis­pa­raî­tre ?
Je ne le crois pas.
Notre orga­ni­sa­tion sociale n’est pas fon­dée sur un réel souci de jus­tice, elle ne res­pecte pas l’éga­lité des droits ni la liberté pour­tant pro­cla­mée par la devise répu­bli­caine. Elle n’est pas fon­dée sur une réelle recher­che de l’uti­lité vivrière pour tous, sur la volonté de pro­mou­voir con­crè­te­ment l’épa­nouis­se­ment de cha­cun. Le sens de la fra­ter­nité s’appa­rente à celui de Jacob ou de Caïn, tan­dis que la soli­da­rité devient insi­dieu­se­ment un délit léga­le­ment ins­ti­tué !  
Tout tourne autour du mythe du veau d’or, et nos “éli­tes” n’ont de cesse de tout mer­can­ti­li­ser, tout con­ver­tir en “pro­fits” action­na­riaux démul­ti­pliés, tan­dis que les “res­sour­ces humai­nes” sont comp­ta­bi­li­sées dans la colonne “char­ges patro­na­les”, et con­si­dé­rées comme des objets uti­li­tai­res jeta­bles au milieu de tant d’autres pou­bel­les. La nature elle-même n’est pas con­si­dé­rée comme notre source de vie, mais elle est pillée et pol­luée sans ver­go­gne, comme un domaine exploi­ta­ble dans le seul but d’entas­ser des mon­ta­gnes (vir­tuel­les) de béné­fi­ces moné­tai­res.
L’argent est roi, et la crois­sance est reine.
La pour­suite dog­ma­ti­que de “la Crois­sance” prô­née à l’una­ni­mité par les affai­ris­tes (crois­sance ver­ti­gi­neuse des pro­fits moné­tai­res des ultra-riches sur le dos des lais­sés pour compte) ne se con­tente même plus de repro­duire des iné­ga­li­tés crian­tes, l’oppres­sion éhon­tée du “bas peu­ple” par quel­ques pri­vi­lé­giés de la for­tune. Main­te­nant nous pou­vons voir enfin, clair comme le jour, que la pour­suite de cette crois­sance aggrave ces iné­ga­li­tés de façon expo­nen­tielle avec un cynisme (par­don Antis­thène, Dio­gène, Cra­tès, Hip­par­chia…) et une hypo­cri­sie abso­lus, et ruine nos vies et la pla­nète, au mépris total du droit des géné­ra­tions futu­res à pou­voir trou­ver en arri­vant un milieu sain où vivre sa vie.

Que raconte notre mythe fon­da­teur ?

Au début serait le capi­tal, qui, par la grâce de ses inves­tis­se­ments géné­reux, nous per­met de trou­ver le tra­vail que nous som­mes sup­po­sés cher­cher à toute fin toute force, dému­nis que nous som­mes, et nous pour­voit donc des moyens (de pro­duc­tion) de “gagner” nos vies.
Met­tez-vous à la place des patrons : ils ont misé leurs bas de laine, c’est une prise de ris­que. Vont-ils per­dre au jeu ? À moins qu’ils ne gagnent plus !… Tiens donc, ne sont-ce pas tou­jours les gros qui man­gent les petits ? Ils sont donc gras­se­ment rému­né­rés, car l’argent appelle l’argent.
C’est paraît-il jus­tice.
Et tout l’écha­fau­dage bâti là-des­sus doit bien com­por­ter quel­ques erreurs, puis­que nous en som­mes arri­vés au point où cer­tains êtres humains per­çoi­vent en une jour­née l’équi­va­lent de la valeur recon­nue de cen­tai­nes d’années de tra­vail pour d’autres !
Les ci-devant patrons ont en outre le pou­voir de déci­der, puisqu’ils sont les heu­reux pro­prié­tai­res des entre­pri­ses, et nous devrions nous sen­tir soli­dai­res de leur for­tune per­son­nelle, puis­que s’ils font faillite, ou par­tent avec la caisse, nous per­dons notre “emploi” et les sub­si­des qui nous per­met­tent de vivo­ter.
Par­fois même, le tra­vailleur est devenu  mini-action­naire de sa pro­pre boîte, his­toire de se sen­tir impli­qué dans la course aux béné­fi­ces, qui seront néan­moins mini pour lui, mais quand on a trop besoin, pour sûr, on hésite à  cra­cher dans la soupe !
Cette belle loi de la jun­gle au ser­vice des plus forts, de ceux qui pèsent finan­ciè­re­ment, quel­les que soient les ori­gi­nes de leur compte en ban­que, se vou­drait une loi juste, une sorte de rétri­bu­tion du mérite, qua­si­ment une “loi natu­relle” ! Quelle escro­que­rie !
C’est sup­po­ser bien naï­ve­ment qu’il est juste de naî­tre riche, ou pau­vre, et que cha­cun est rétri­bué “à sa juste valeur”, et que les prix fixés le sont par rap­port à une valeur réelle, “objec­tive”, des mar­chan­di­ses. Quelle illu­sion ! Dans la déter­mi­na­tion d’un prix entre sur­tout la valeur d’échange, qui peut être fon­dée sur la trom­pe­rie pure et sim­ple, et qui sou­vent, rap­porte d’autant plus que le prix de revient est com­pressé au maxi­mum et le prix de vente gon­flé autant que pos­si­ble. Et on nous bourre le mou à grands ren­forts de publi­ci­tés for­cé­ment men­son­gè­res, puisqu’il ne s’agit en aucun cas d’infor­ma­tion, mais de nous inci­ter à ache­ter d’une manière qua­si­ment hyp­no­ti­que. Et bien-sûr, le con­som­ma­teur la paie, la fac­ture publi­cité. En outre, il est des bureaux d’étu­des qui tra­vaillent, et bien rému­né­rés eux aussi, à faire en sorte que les objets pro­duits ne durent sur­tout pas trop long­temps, car il “faut faire mar­cher le com­merce”…

Imbro­glios de cer­cles vicieux qui nous enchaî­nent à un sta­tut pas­sif de con­som­ma­teurs-qué­man­deurs d’emploi, fra­gi­li­sés, cul­pa­bi­li­sés et sous sur­veillance, ou de sala­riés can­ton­nés sou­vent à des tâches absur­des et rare­ment choi­sies, uni­que­ment pour per­ce­voir à la fin du mois les mai­gres res­sour­ces moné­tai­res qui nous per­met­tront de nous ravi­tailler et d’entre­te­nir ce sys­tème pré­da­teur qui nous con­duit droit dans le mur, en ne nous deman­dant sur­tout pas notre avis.

Deux poids, deux mesu­res…

Si nous élar­gis­sons un peu notre champ de vision, nous voyons à quel point l’ordre éco­no­mi­que qui s’impose à nous, et qui s’emploie à met­tre le monde entier sous sa coupe, est nocif.
Si nous, sim­ples humains, avons ten­dance à nous foca­li­ser sur notre famille, nos amis, notre pays, le sys­tème capi­ta­liste, lui, s’est com­plè­te­ment mon­dia­lisé depuis quel­ques dizai­nes d’années, et passe lar­ge­ment au-des­sus des États.
Les hom­mes d’État, nos chers élus, sont en géné­ral deve­nus des pan­tins dans les mains des puis­san­ces d’argent, qui dis­po­sent de bud­gets démen­tiels, bien supé­rieurs à ceux des États…
Des marion­net­tes, ou des com­pli­ces. À se sub­ven­tion­ner tant et plus les uns les autres.
Quand un ménage est “suren­detté”, comme on dit, c’est la honte, la mise sous tutelle fran­che, ou enro­bée d’un ser­vice d’assis­tance ou de con­seil bud­gé­taire que les mal­heu­reux ne sau­raient esqui­ver, coin­cés qu’ils sont dans leurs cré­dits impayés ou autres det­tes, tan­dis qu’il faut sur­vi­vre et nour­rir leur famille au jour le jour, en gar­dant un toit sur la tête, tant que pos­si­ble. Ce sont rare­ment les orga­nis­mes de cré­dits usu­riers qui se voient rap­pe­lés fer­me­ment au sens de la mesure.
Quand la finance inter­na­tio­nale joue qua­si­ment au casino avec les sous qu’ils ont raclés dans nos tiroirs pour empi­ler leurs mon­ta­gnes d’or, et quand les bul­les écla­tent en ne lais­sant que du vent, on ne va pas leur dire qu’ils ont mal géré leur bud­get ! Ce ne sont pas des ména­gè­res au bout du rou­leau, ces dis­tin­gués “cols blancs” ! Là, la soli­da­rité natio­nale joue à plein, tou­jours dans le même sens que d’habi­tude, et c’est avec la plus grande célé­rité que nos brillants gou­ver­ne­ments volent très con­crè­te­ment au secours de leurs amis de classe, à coups de mil­liards, ponc­tion­nés benoî­te­ment sur le pot com­mun. En se gar­dant bien de natio­na­li­ser ce que l’argent du peu­ple aura ren­floué. Pour­tant, n’est-ce pas là le credo de nos diri­geants : défen­dre le droit de pro­priété ?
Devons-nous en con­clure que lorsqu’une grosse ban­que est au bord de la faillite, les mil­liards débour­sés par l’État ne sau­raient jamais la rache­ter ? Parce que nous ne sau­rions jamais pos­sé­der col­lec­ti­ve­ment ce que pour­tant seul l’argent réuni de tous peut payer ?
Quand un qui­dam n’arrive plus à régler les trai­tes de sa mai­son, on ne fait pas tant d’his­toi­res pour le met­tre sur le pavé, sans effa­cer son ardoise pour autant !
Et l’État ne trou­vera pas non plus les quel­ques mil­liards pour ren­flouer le soi-disant trou de la sécu, bien qu’il s’agisse d’un orga­nisme vital de soli­da­rité natio­nale ! Hé quoi, les assu­reurs pri­vés bavent à la porte !
Et tout cela n’empê­chera nul­le­ment la pen­sée uni­que de con­ti­nuer à pré­ten­dre que ces ripoux & com­pa­gnie ayant apporté le capi­tal, ils ont donc droit à leurs divi­den­des. Cela ne les empê­chera pas davan­tage de délo­ca­li­ser à loi­sir pour trou­ver plus pro­duc­tifs que nous, et plus ren­ta­bles, en jetant les tra­vailleurs à la rue après avoir pressé le citron au maxi­mum…

Puis­que nous som­mes dans un pays libre,
essayez d’expli­quer que vous ne vou­lez plus jouer à ce jeu là.

Essayez de dire que cette entre­prise que le patron veut délo­ca­li­ser doit, en bonne jus­tice, appar­te­nir aux tra­vailleurs, à ceux qui ont réel­le­ment engraissé la boîte de leur sueur, et que si le patron veut par­tir, bon voyage ! Que les tra­vailleurs n’ont qu’à s’appro­prier leur entre­prise et la gérer à leur façon. Si les patrons ne peu­vent pas se pas­ser d’employés, puisqu’ils tirent leurs reve­nus de la valeur mar­chande pro­duite par leurs sala­riés, les employés qui se pas­sent de patron se sont débar­ras­sés d’un para­site.
(Je ne parle pas ici des “petits patrons”, des arti­sans à échelle humaine qui tra­vaillent aussi dur que leurs employés, qui ne sont eux aussi que trop mena­cés de ruine par les requins, et qui seraient peut-être beau­coup plus sereins s’ils pou­vaient vivre dans un con­texte social et éco­no­mi­que de soli­da­rité, au lieu d’être affron­tés à un mar­ché à la con­cur­rence féroce, soit-disant libre et non faus­sée, qui ne donne pas tou­jours une prime à la qua­lité, loin de là.)

On peut tou­jours essayer. C’est alors que notre gou­ver­ne­ment élu, grand sub­ven­tion­neur grâce à l’argent de nos impôts des failli­tai­res cos­sus, envoie les for­ces dites “de l’ordre” con­tre les tra­vailleurs floués et indi­gnés, qui osent occu­per leur lieu de tra­vail, mani­fes­ter leur colère et rete­nir quel­ques heu­res un direc­teur ou un PDG ! En nous racon­tant, en prime, que ces tra­vailleurs en colère sont des voyous, et en se fai­sant pas­ser pour le che­va­lier blanc.
Des délin­quants, ces tra­vailleurs mani­pu­lés et trom­pés, en train de per­dre, avec leur tra­vail, tout ce qu’ils avaient cru pou­voir “gagner” dans leur vie, et qui plon­gent tout à coup dans la pré­ca­rité avec leur famille, leurs enfants, parce qu’il serait licite que des action­nai­res ano­ny­mes ponc­tion­nent tou­jours plus de pro­fits par tous les moyens !
    Quel curieux sens de la jus­tice !
    Liberté, éga­lité, fra­ter­nité, qu’ils disaient !

Dans la fou­lée, puisqu’il s’agit, paraît-il, de « mora­li­ser… le capi­ta­lisme » (sic), exi­geons la levée de tous les secrets ban­cai­res, et la sup­pres­sion totale des para­dis fis­caux, ce qui résou­drait d’un coup pas mal de pro­blè­mes d’argent sale. Si, pour une fois, les actes con­cor­daient vrai­ment avec les paro­les, en toute hon­nê­teté ?
Mais je crains qu’en l’occur­rence nous n’atten­dions bien long­temps et en vain !

Pour­quoi ne pas exi­ger des cho­ses aussi rai­son­na­bles que de ces­ser de plier sous la loi des pro­fits exor­bi­tants de quel­ques ultra-pri­vi­lé­giés, d’exi­ger de choi­sir nous-mêmes com­ment nous vou­lons vivre (en paix), et ce que nous vou­lons fabri­quer ou non, d’exi­ger de pro­duire des objets uti­les, de qua­lité, beaux, fonc­tion­nels et soli­des que nous aurons con­çus ensem­ble, d’exi­ger que les pol­lu­tions soient radi­ca­le­ment inter­di­tes et les équi­li­bres éco­lo­gi­ques res­pec­tés ?
Il est vrai­ment temps de remet­tre beau­coup de cho­ses à plat, et de nous ques­tion­ner ensem­ble pour savoir ce que nous vou­lons faire, ensem­ble, de nos vies. Pour savoir dans quelle société nous vou­lons vivre, et selon quel con­trat social. Selon quelle orga­ni­sa­tion éco­no­mi­que et démo­cra­ti­que.
Et dire quel monde nous vou­lons lais­ser à nos enfants !

Et per­sonne ne pren­dra à notre place les res­pon­sa­bi­li­tés qui nous incom­bent.

    « L’État com­prime et la Loi tri­che,
    L’impôt sai­gne le mal­heu­reux ;
    Nul devoir ne s’impose au riche ;
    Le droit du pau­vre est un mot creux
    C’est assez lan­guir en tutelle,
    L’Éga­lité veut d’autres lois ; […]
   
    Pro­duc­teurs, sau­vons-nous nous-mêmes,
    Décré­tons le salut com­mun ! » [1]


[1] Eugène Pot­tier, L’Inter­na­tio­nale – Paris, juin 1871.

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Gdalia Roulin

Author: Gdalia Roulin

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Comments (1)

Geneviève Confort-Sabathé Geneviève Confort-Sabathé ·  31 May 2009, 17h41

Gda­lia,
Je ne reti­re­rai pas un mot de ce texte bien que comme tou­jours je reste con­vain­cue qu’il ne peut y avoir de véri­ta­ble chan­ge­ment de para­digme sans un rap­port de for­ces dont nous ne pou­vons pas encore des­si­ner les con­tours mais dont il est évi­dent pour moi qu’il pas­sera pas une prise de la Bas­tille. Nous serons peut-être déjà mor­tes mais nos enfants y par­vien­dront. Par­fois, je pense à ce film “La Ser­vante écar­late”. Et je me dis qu’aucune dic­ta­ture ne résiste à la joie révo­lu­tion­naire, au désir de vie, à la pas­sion liber­taire. Pas même la dic­ta­ture de l’argent.

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